Reflet

24/07/2026


Your lipstick stainsOn the front lobe of my left side brainsI knew I wouldn't forget youAnd so I went and let you blow my mind 

Soul Sister - Train


Le paysage défile par la fenêtre du TGV. De grands aplats de vert des prairies, du jaune des champs et du bleu intense du ciel donnent à l'ensemble un air de tableau naïf.

Le front posé contre la vitre sale, elle laisse les couleurs gaver ses rétines jusqu'à ce que le roulis du train la berce et ferme peu à peu ses paupières.

À ce point de bascule si particulier, à la frontière de l'éveil et du rêve, un ralentissement soudain la tire de sa somnolence.

La « Dame du train », dont elle a lu quelque part qu'elle s'appelait Simone, annonce l'arrivée en gare.

Elle s'ébroue, s'étire et bâille pour chasser les vestiges du sommeil qui tentait de l'engloutir.

Le remue-ménage inhérent à chaque arrivée et à chaque départ ne sied guère à son besoin de calme, mais la fascine toujours autant. Elle se redresse, colle son dos au siège et observe le ballet des voyageurs pendant que, dans ses oreilles, résonnent les premières notes de Soul Sister, du groupe Train.

Le wagon, en partie vidé de sa cargaison de voyageurs, se remplit tout autant d'un cheptel de touristes et d'autres professionnels en déplacement. Seuls les trois sièges qui l'encadrent restent vides, ce qui la soulage. Elle va pouvoir continuer à prendre ses aises.

C'est alors qu'un homme d'une quarantaine d'années, grand, mince et aux cheveux courts, s'assoit en face d'elle, traînant un énorme sac de sport ainsi qu'un attaché-case. Il ne la regarde pas, absorbé par le téléphone qui vibre sans arrêt dans sa main.

Elle détourne la tête vers la vitre qui donne à présent à voir un quai anonyme rempli d'inconnus, mais lui jette de temps à autre un œil en coin, histoire d'analyser le personnage.

Sa grande passion, ça.

Traits de visage anguleux, yeux bruns, nez droit, aussi abrupt que le reste de sa personne. L'ensemble, charmant au demeurant, lui rappelle vaguement quelqu'un, mais elle ne saurait dire qui.

Elle remarque une fine cicatrice sur sa joue gauche mal rasée. Pas un accident de rasoir, encore que cela expliquerait la barbe de trois jours qui s'accorde mal avec le costume sombre impeccable et la chemise blanche ad hoc.

À ses pieds, des baskets de running aux couleurs criardes.

Étonnant mélange.

Sans doute un banquier ou un courtier en assurance. Un de ces métiers où les gens passent leurs journées à vendre des choses dont personne n'a envie et trouvent l'absolution dans la sueur et les performances scrupuleusement relevées sur Strava.

Puis elle se souvient.

À qui il lui fait penser.

Elle sourit pour elle-même en regardant le ciel d'un bleu profond qui, peu à peu, s'obscurcit.

Faut croire que t'as vraiment un type, ma belle !

L'homme, lâchant enfin son téléphone, regarde autour de lui, hagard. Comme s'il venait de découvrir où ses pas l'avaient mené.

Siège 47 — couloir.

Il étend ses immenses jambes et, ce faisant, cogne son genou contre le sien.

Elle se retourne vers lui, les sourcils froncés.

Gorgone acerbe dérangée dans sa rêverie contemplative

Il marmonne un pardon hésitant sans même lever les yeux vers elle, puis sort une bouteille d'eau qu'il vide d'un trait.

Elle observe le yoyo de sa pomme d'Adam, partagée entre l'envie de lui rendre son coup de genou par une vengeresse inadvertance — s'il mettait de la flotte partout sur son costume propret, voilà qui serait drôle — et une étrange fascination.

Si elle croquait cette pomme, quel goût aurait-elle ?

Elle sourit pour elle-même. Elle est le meilleur public de ses propres absurdités.

Finalement, elle ignore le malotru, non sans avoir porté son jugement.

Mignon, mais con.

Puis elle revient à la contemplation du paysage qui se dessine dans la pénombre de ce début de soirée. Ce n'est plus qu'un camaïeu de bleu sombre et de gris profond, traversé çà et là par des oasis de lumière citadine.

Soudain, une forme rectangulaire apparaît sur la droite de la vitre.

En reflet.

Une lueur orangée qui rappelle un soleil couchant… ou les flammes d'un bûcher.

Le souffle coupé, elle reconnaît l'image.

Une couverture de livre.

Le sien.

Elle se retourne, ébahie, pour vérifier la véracité du mirage.

Où ? Comment ?

Pour découvrir qu'il s'est matérialisé dans les mains du banquier en baskets.

Un Golden Boy de province, sportif et… lecteur.

Voilà qui la décontenance. Elle en réviserait presque son jugement…

Presque.

Ébahie par cette coïncidence incroyable, elle qui pourtant n'est pas novice en la matière, elle le fixe sans vergogne.

Peut-être est-ce un mirage quelconque, un songe absurde que son cerveau à moitié endormi génère alors qu'elle ronfle réellement, recroquevillée sur son siège, un filet de bave au menton.

Se sentant épié, l'homme quitte à regret cette lecture qui semble le passionner et lève les yeux vers elle.

Elle soutient son regard malgré la gêne qui lui chauffe les joues.

Elle ne cligne pas des yeux.

Un lapin pris dans la lumière des phares.

Les sourcils de l'homme se plissent avant qu'il ne détourne le regard.

Puis, lentement, elle le voit refermer le livre avec une lenteur irritante, vérifier la quatrième de couverture où figure son portrait.

Bien plus flatteur que dans la réalité.

IA oblige.

Un sourire vient étirer le coin droit de sa bouche.

Rictus de sale gosse.

Puis il rouvre le livre et poursuit sa lecture, tout en l'ignorant superbement.

Elle sent sa main prise d'un léger tremblement.

Une furieuse envie de lui en asséner une en pleine figure.

Elle souffle pour se calmer.

Putain ma belle, la périménopause, c'est pas des blagues.

Elle empoigne son téléphone pour oublier la gêne monstrueuse du moment dans un scrollage intempestif et augmente encore le volume indu de la musique qui anesthésie ses tympans.

Du coin de l'œil, pourtant, elle continue de scruter l'homme dont elle ne voit plus que l'arête du nez et une partie du front qui émergent de la pénombre.

La scène, faiblement éclairée par les lumières épileptiques de la rame et le panneau verdâtre de la sortie de secours qui couronne son siège, manque cruellement de poésie.

Tu t'attendais à quoi, meuf ?

Méditation sur ta plume à la lueur de la lune ?

Est-ce un sourire qu'elle croit voir se dessiner sur son visage, alors que TikTok lui propose une énième vidéo de chat qui danse la macarena ?

Quel passage le fait sourire ? À quel chapitre en est-il ? Que pense-t-il de l'histoire ?

Le wagon est d'un silence de plomb, englué dans l'obscurité et le sommeil des autres voyageurs. L'atmosphère est moite, presque collante. On dirait que rien ne bouge.

Elle seule, boostée à l'adrénaline de la scène, oscille entre hypernervosité et hypervigilance, spéculant, guettant, analysant, puis tournant la tête vers les ténèbres insondables pour apaiser son esprit dans la contemplation d'un paysage aux allures de trou noir.

Dans le vide, le trader intello réprime un rire qui se termine en un grognement étrange, suivi d'un rapide coup d'œil vers elle.

Qui ferme les yeux et fait semblant de dormir pour ne pas céder à l'envie viscérale de lui demander ce qui, dans ce roman absolument tragique qu'elle a écrit avec ses tripes, peut bien être si tordant pour un spécimen aux passions si tristes.

Détends-toi, le BG, la rigolade, ça doit pas être bon pour ton cardio.

Puis elle repense aux quelques punchlines de son héroïne, aussi adepte qu'elle ne l'est elle-même des sportifs du dimanche et des autres jours de l'année, prompts à dépenser un PEL en boissons isotoniques et en dossards pour des courses aux noms improbables.

Vacharde, mais drôle, son alter ego de papier.

Elle sourit pour elle-même. Peut-être son lecteur du jour a-t-il de l'humour, après tout.

En plus, c'est beau, un homme qui rit. Celui-là, particulièrement.

— Excusez-moi…

Elle se redresse aussitôt, le cœur battant, le cheveu fou. Ça y est, l'heure est venue de l'interview. De l'échange. Des critiques, peut-être. Des hommages, probablement.

Heureusement que la nuit assombrit le rouge qui, à nouveau, prend possession de ses joues.

— … Vous pourriez enlever votre pied…

Elle le regarde bouche bée. Retire vivement ce pied indécent dont elle pensait qu'il reposait contre celui de la table, mais qui, en fait, lui caresse la jambe depuis une bonne heure.

Oh mon Dieu, il a dû croire que je lui faisais du gringue !

Mortifiée, la femme.

Offensée, l'autrice.

Et comme il est difficile de différencier l'une de l'autre, au moins chez elle.

Elle lève le menton, courroucée, et assène avec une mauvaise foi exceptionnelle :

— En même temps, vous vous étalez depuis votre arrivée…

Il sourit.

— Je vois qui a servi de modèle pour le personnage principal.

Ses yeux n'en finissent pas de s'écarquiller. Il a vraiment dit ça ?

Peut-être que…

Avec aplomb, elle s'engouffre dans la brèche qu'il a laissée ouverte avec son commentaire et tente de le cueillir :

— Et… vous voulez en parler ? demande-t-elle avec un flegme calculé, en pointant du doigt l'ouvrage qui la nargue de sa couverture, un poil tapageuse, maintenant qu'elle y pense.

Son sourire s'élargit.

Il prend ses aises.

La chaleur, peut-être, la nuit bien avancée… Qui sait ?

Il repose l'ouvrage en prenant soin de marquer la page, ouvre les boutons de sa chemise, plus si bien repassée, pour libérer ses poignets, puis remonte ses manches sur ses avant-bras.

Tatoués.

Scarifiés.

Puis il reprend le roman et tranche dans un rictus :

— Non merci, je lis d'abord. Je n'aime pas être spoilé.

Elle acquiesce, médusée.

L'ego en berne et la mâchoire contractée, elle se sent conne tout à coup.

Qu'espérait-elle exactement ? Que cet inconnu lui admette soudain, dans un TGV poussif paumé dans un no man's land entre La Part-Dieu et Avignon, que le roman qu'il lit, qu'elle a écrit, a changé sa vie ?

Ne serait-ce pas lui prêter les intentions du personnage auquel il ressemble malgré lui ?

Simone la sauve de la désolation en annonçant sa gare d'arrivée. Soulagée de sortir de ce marasme, elle rassemble ses affaires en silence, en évitant soigneusement de regarder l'homme aux baskets de running. Au moment de s'extraire du carré à quatre places où elle vient de vivre l'une des pires expériences de sa vie d'autrice.

De sa vie tout court.

Même.

Un poil drama queen, la dame…

Une main se pose sur son bras avec une délicatesse rare. Comme si elle craignait de briser la carapace de verre et de silence qui les sépare.

— Vous savez quoi ?

Le lecteur inconnu la regarde, l'air timide tout à coup.

— Je me suis reconnu dans l'un des personnages, c'est rare que cela m'arrive…

— Oh, vraiment ?

Je le savais !

Triomphe et fierté.

Humilité envolée.

Même sa voix faussement ingénue ne fait pas illusion.

Évidemment qu'il s'est vu dans le protagoniste masculin. Il en porte tous les codes.

Stéréotype.

Et, paraphrasant l'homme célèbre, il l'achève :

— Clarisse… c'est moi !


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