Chapitre 16 : La Sainte

Par la fenêtre près de laquelle elle était assise, elle contempla le ciel se parer d'une profonde teinte rouge à mesure que le soleil perdait de son éclat. La religieuse dînait seule, à l'écart de la salle ordinairement bruyante mais que sa seule apparition avait le pouvoir de rendre, si ce n'est silencieuse, au moins calme et respectueuse. Un véritable prodige qu'observait le tenancier accoudé au bar avec circonspection. En premier lieu, il avait craint que cette présence fantomatique et pieuse ne fasse fuir les habitués du lieu dont certains étaient loin d'être de fervents croyants. La religieuse s'était pourtant montrée d'une jovialité avenante et ses passages en cuisine étaient attendus et espérés tant à ces occasions il en sortait des plats bien plus savoureux et appréciés qu'à l'accoutumée. Il ne savait de quelle magie elle usait, mais ses habitudes de cueillette ne devaient pas être étrangères à l'affaire. Il en allait de même de la file de badauds, toujours plus importante qui, chaque jour, venait profiter de sa science des simples et de ses bons soins. Les premiers jours, l'aubergiste s'était montré suspicieux de crainte d'un éventuel désordre, puis il avait laissé faire considérant ces miraculés d'un jour et autres estropiés comme une manne de futurs clients. Malgré l'engouement suscité par les compétences et la bienveillance de la sœur, son habit continuait d'instaurer une distance et un respect sans équivoque dans la taverne et aux alentours. Un totem d'immunité qui garantissait une paix d'esprit à celle qui le portait, comme finalement à ceux qui l'entouraient. Au bout du compte, cette quiétude n'était pas pour lui déplaire, et le changement qu'il observait dans sa clientèle non plus. Le tavernier avait passé l'âge de charrier des ivrognes et autres margoulins par la porte dans l'espoir vain de tenir un établissement de qualité. Il se surprenait même à envisager une sorte de partenariat avec elle, avant de reculer devant ce qui lui semblait tenir de l'offense.
Sœur Clara ne pouvait s'empêcher de trouver la situation d'une ironie cruelle. Que faisait-elle de plus que sa pauvre mère et toutes celles qui, comme elles, soignaient par leur connaissance des plantes. Cela leur avait valu l'opprobre et le bûcher, alors qu'ici, il se murmurait qu'elle était une sainte. Étrange pouvoir que celui de ce voile qu'elle ceignait chaque jour avec un déplaisir grandissant à présent qu'elle avait pu goûter au plaisir de la caresse du vent dans ses cheveux, et d'une main sur son visage.
A l'évocation de ce geste et de ce qui en avait suivi, elle sentit ses joues s'empourprer sous sa guimpe et une colonne de feu ravager son ventre.
A l'issue de son repas et alors qu'elle s'apprêtait à regagner sa chambre pour la prière des Vêpres, le jeune homme apparut dans la salle de l'auberge accompagné de la lueur mordorée d'un soleil rougissant avant l'abîme. Son absence de ces derniers jours avait laissé un gouffre dont elle ne prit conscience qu'au moment où il lui sourit, son pas décidé dirigé vers elle.
En guise de salut, il lui tendit le bras avec déférence et proposa une promenade vespérale loin des regards curieux des autres clients. L'envie pressante de partager le récit de son entrevue récente rendait son enthousiasme communicatif, la moniale le suivit la tête baissée faisant preuve d'une réserve de bon aloi. Au fond d'elle, elle se languissait du passionnant exposé de son périple, enviant la liberté de mouvement qui était la sienne. Son habit, s'il lui conférait quelque immunité, ne lui permettait pas tout.
Loin s'en fallait.
Ils marchèrent, à bonne distance l'un de l'autre, sur le chemin de pierre qui bordait la garrigue. Des effluves de serpolet et de sarriette, endémiques à cet endroit, accompagnaient leurs pas qui se rapprochaient l'un vers l'autre à mesure que l'auberge s'éloignait de leur champ de vision. A sa grande déception, le jeune homme évoqua peu son voyage dans cette région lointaine et si proche à la fois qui avait justifié toutes ces pérégrinations. Il éclusa son séjour dans les cités italiennes en quelques mots qui ne traduisaient en rien l'intérêt profond qu'il avait nourri durant des années pour cette culture. Sans doute, s'imaginait-il faire découvrir un jour tout cela à sa compagne de voyage, dans un accès de chimère qui promettait de caractériser toute son existence. Alors que la légère brise du soir allégeait l'air lourd de la chaleur du jour, le jeune homme narra sa rencontre avec le prêtre qui officiait dans la petite chapelle au sommet du plateau qui surplombait la vallée. Son évocation ainsi que l'intérêt que le jeune homme lui portait étonna Sœur Clara. Elle comprit soudain que l'espoir d'une entrevue avec le Père Fritz avait justifié, au moins en partie, le périple qui les avait menés jusqu'ici. La nécessité impérieuse se fit, de taire sa propre rencontre avec l'homme de foi et le projet auquel elle s'était prêtée, poussée par son éloquence et son désir de réparation. Malgré les multiples sermons des sœurs sur ce qui était considéré comme un péché, Sœur Clara ne put résister au désir brûlant de savoir par quel hasard l'ombre de ce religieux en quête d'expiation se dressait sur leurs vies.
Un miracle ou une malédiction ?
- Pourquoi vouliez-vous rencontrer cet homme ? demanda-t-elle avec curiosité.
- Il est le seul à pouvoir m'aider à savoir d'où je viens…
L'intérêt devint suspicion.
- Comment cela ?
- C'est lui qui m'a déposé au couvent après ma naissance.
Les yeux de la sœur se voilèrent sous la révélation. Emporté par son récit, le jeune homme ne vit pas le trouble s'emparer d'elle et son corps s'éloigner de lui dans un sursaut, de la même manière que l'on s'écarte d'une étincelle qui promet de se transformer en brasier.
Il sortit un gland de sa poche et l'exhiba avec un sourire naïf et empreint d'une nostalgie insaisissable.
- Il a déposé cela avec moi, je voulais savoir pourquoi, cela m'intrigue depuis tant d'années…
La religieuse tressaillit à la vue du fruit. Les chênes majestueux de son enfance apparurent devant ses yeux. L'arbre, dont le bois coupé par son père leur permettait de se chauffer quand l'écorce préparée par sa mère soulageait les douleurs ventrales et guérissait les plaies. La chênaie bordant la clairière où se trouvait la masure de la guérisseuse avant qu'elle ne devienne sorcière constituait un rempart contre le monde, mais pourvoyait aussi à leurs principaux besoins. La chênaie qui, d'années en années, ne cessait de perdre du terrain face aux cultures de cette plante étrange importée de Flandres et dont la production devint vite un commerce florissant. La forêt domestiquée devenant houblonnière.
Elle se remémora de même, le combat du Roi Houx et du Roi Chêne* dont le récit animait les longues nuits de solstice.
Le gland, symbole de fertilité, de la puissance en devenir, du cycle de la vie.
Les glands dont sa mère faisait des sortes d'amulettes pour l'amuser quand elle était enfant.
Le soleil déclinait derrière la colline de pins emportant avec lui le peu d'espoir que ces dernières semaines avaient fait naître dans son cœur à l'image d'un crépuscule du désir qui avait embrasé son ventre.
Le chant des cigales accompagnait la révélation implacable qui prenait forme dans son esprit et inhumait en fanfare ses sentiments naissants.
Elle le contempla à la lumière de cette compréhension nouvelle, l'âme meurtrie, le visage éploré d'une martyre. Ses yeux d'un brun profond mâtinés de reflets verts, sa bouche charnue dont la caresse lui avait paru si familière, à elle qu'aucun homme n'avait jamais touchée auparavant. Le lien entre eux avait été si évident malgré les circonstances, elle avait reconnu en lui quelque chose d'elle-même, une origine commune.
Puis finalement, un interdit, qui se rajoutait à ceux qu'ils avaient déjà enfreints.
Il n'était qu'un enfant alors qu'elle était une femme mûre, un homme du monde et elle, une femme interdite et recluse, mais ce n'était rien face au tabou suprême dont elle venait de prendre conscience, et qui les éloignait l'un de l'autre.
A jamais.
* Dans la mythologie celtique, l'année était divisée en deux, chaque partie représentée par un roi. Le roi Chêne représentait la saison lumineuse, et le roi Houx, la saison sombre. Ils s'affrontaient lors de chaque solstice, lors du solstice d'été c'est le Roi Houx qui gagnait (les jours commencent à décliner quant bien même c'est l'été), lors du solstice d'hiver, c'est le Roi Chêne qui l'emportait (le jours rallongent).

