Chapitre 6 : 

Elle est un peu sorcière


"Elle est inconsolable

D'une tristesse ancestrale,

inexplicable

Une parure qui l'accable

Ma mère"


La lumière crue du petit matin se déverse par les fenêtres dans la grande cuisine de son enfance. Il sirote son café en détaillant le paysage alentour. La Montagne de Lure, massive et inébranlable sur sa droite, auréolée des rayons du soleil naissant. La lumière qui l'entoure plonge une partie de son versant dans une obscurité inquiétante tandis qu'elle baigne l'autre côté d'une lueur aveuglante. Sur sa gauche, en contrebas, la grange et l'appartement aménagé qui la chapeaute, où sa mère et lui ont vécu il y a bien longtemps. Si longtemps qu'il n'en a pas le moindre souvenir. C'était bien avant que Daniel ne rencontre Clarisse, et que celle-ci n'hérite de la maison de Fanny.

Il se souvient d'elle, sa mamé, disparue alors qu'il avait sept ans, laissant sa place de grand-mère de substitution à un futur père d'adoption. Sacré bout de femme, narguant son cher Dr Gaby, ses recommandations et ses ordonnances en arpentant dès potron minet ses vergers jusqu'à la fin. La faucheuse l'y avait d'ailleurs trouvée, au pied d'un abricotier, cueillie comme un fruit trop mûr, un sourire peste aux lèvres. Il a encore en mémoire la surprise sur le visage de sa mère quand le notaire lui apprit que la vieille dame qui les avait recueillis quelques années plus tôt, lui léguait sa maison, en plus de sa part dans l'entreprise familiale de la vente d'abricots. Il croit savoir que les enfants de Fanny ont tenté quelques recours, s'estimant lésés malgré le legs d'un patrimoine conséquent pour chacun d'eux, avant de laisser tomber, rongés par le remords. Ils payaient leur absence.

- Tu es bien matinal !


Pio sursaute, surpris.

Clarisse est là, postée dans l'encadrement de la porte. Elle n'a pas l'habitude de le voir sorti de sa grotte de si bonne heure, le gamin loir aux boucles brunes et aux joues rondes. Le péquelet pénequet, ainsi que l'avait rebaptisé Fanny.

Son fils n'est plus un enfant, ses boucles ont cédé sous les assauts réguliers de la tondeuse, ses joues ont fondu sous le poids du stress et des cernes violacées étreignent ses yeux.


Quant à sa mise…


Il est habillé d'un short de sport et d'un t-shirt aux couleurs, pétantes, d'un groupe de rock adulé pendant son adolescence, dont il avait écumé les concerts accompagné de Daniel, fan de la première heure. Vestiges retrouvés au fond du tiroir de sa chambre d'enfant. Le short est trop grand et bâille au niveau de sa taille extrêmement fine. Le t-shirt quant à lui, taille 15 ans, enserre ses épaules qu'il a particulièrement larges et flirte dangereusement avec son nombril tant il est court. Spontanément, le regard nerveux de Clarisse balaye la silhouette de Pio jusqu'à ses pieds, chaussés de baskets… blanches.

Un soupir de soulagement s'exhale de sa bouche entrouverte par le choc initial.


Pio tire sur son t-shirt, conscient du regard scrutateur que sa mère pose sur lui et dont il s'imagine qu'il est moqueur.

- Je n'ai rien trouvé de plus seyant pour courir ! admet-il l'air penaud, soudain conscient du ridicule de sa tenue.

- Tu cours ? Clarisse croit s'étrangler en posant cette question, dont le dernier mot expire dans un souffle.


Son fils lève les sourcils, surpris par l'incongruité de la question et la tension qu'il y devine. Il s'y est mis depuis plusieurs mois. Des petites foulées solitaires d'abord, pour échapper à la lourdeur de son quotidien, longue valse lugubre de malades souffrants ou en fin de vie. Puis sa pratique s'est intensifiée quand l'ambiance dans son couple est devenue au moins aussi pesante, rythmée par les deuils et les crises. Pour finir par devenir une addiction quand il s'est retrouvé seul face à lui-même.


Clarisse ne peut détacher les yeux du jeune homme.

La ressemblance avec Frédéric est frappante. Elle qui ne l'a connu qu'adulte, se demande furtivement de quoi il avait l'air enfant.

Il semble que ses gènes aient attendu la disparition du père adoptif pour se révéler. La nature a horreur du vide et elle le comble de la plus surprenante des manières. L'atavisme reprend ses droits.


Elle sent poindre malgré elle une pointe d'agacement.


Pio la dévisage aussi à présent, perpétuant ce duel de regards circonspects que trouble à peine le chant des loriots.

Vêtue d'une chemise de nuit aussi immaculée que ses cheveux dénoués aux épaules, elle tient de l'ectoplasme ou de la Dame Blanche.

Elle a l'air si fragile ainsi, sa silhouette éthérée qui se découpe dans les ténèbres du couloir aveugle qui l'entoure. Pio ne sait pas comment lui annoncer la décision prise cette nuit, à la faveur de ces insomnies qui l'accompagnent depuis quelques mois et dont il n'a pas encore déterminé le point de départ : le début de l'internat, le décès de son père, la décision de Myriam de partir là-bas… leur rupture. Considérant sa tasse à moitié vide et le breuvage fédérateur qu'il contient, il la lève à la manière d'un toast et brise le silence qui s'est installé :

- Café ?

Léger ricanement.

Acquiescement.

Une fois servie, Clarisse observe à nouveau son fils à travers l'exhalaison de sa tasse fumante, un sourire narquois aux lèvres. Le sac de voyage avachi sur les tomettes à ses pieds ne trompe pas.

- Tu pars ?

Question rhétorique.

Pio sait qu'elle sait. Sans doute s'est-elle levée exprès pour ça, le cueillir avant qu'il ne file comme un voleur.

Et c'est agaçant.

- J'ai un train à prendre.

Clarisse boit une gorgée laissant la caféine et l'information infuser dans son cerveau. Elle continue de détailler son fils en le regardant par en dessous, une habitude depuis qu'il la dépasse largement en taille, soit près d'une quinzaine d'années. Jamais Pio ne s'est senti tant observé, il se fait l'impression d'être un insecte sous le microscope d'un entomologiste impudique.

Il se sent obligé de préciser :

- Je dois me changer avant de partir…

- Pense à te couvrir, la météo n'est pas la même en Alsace.

Pio marque une pause, les yeux écarquillés.

Elle en sait même plus qu'il ne le pensait…

Tellement agaçant.

Elle continue :

- Si elle daigne te parler… dis-lui que tu es désolé. Ça parait bête comme ça, mais ça va mieux en le disant.

Il rit franchement.

Elle croit qu'il part retrouver Myriam…

Mais ce n'est pas ce qu'il a prévu.

Enfin si, mais pas que…

- Remarque ça ne suffira peut-être pas...

Le rire de Pio s'arrête net au fond de sa gorge. L'œil de sa mère est sur lui, les mains serrées sur sa tasse, elle le toise et semble avoir gagné quelques centimètres. Il a l'impression d'être à nouveau un enfant, petit et tremblant, dans l'ombre de cette vieille femme qui semble grandir et s'expandre entre les murs de sa cuisine.

Elle attend qu'il s'explique, elle veut savoir maintenant.

Il baisse la tête.

- On a rompu maman …

Puis il bégaie :

- Elle est enceinte…

- Putain Pio !

Mouvement de recul.

Ça fait un moment qu'il ne l'a pas entendu jurer. Il courbe l'échine afin de ne pas voir le mélange de colère, de dégoût et de déception déformer les traits de son visage. Sans doute aurait-il pris peur, comme un autre avant lui.

Le bruit de la tasse qui heurte violemment le plan de travail lui fait pourtant lever la tête.

Il est frappé par le regard de pierre de la Gorgone.

Sa mère.

Abandonnée enceinte de lui.

Comment n'avait-il pas fait le lien jusqu'ici ?

Elle secoue la tête, tremblante d'une colère irrationnelle. Cette scène a un goût de déjà-vu extrêmement désagréable. Une rage qu'elle pensait éteinte lui explose en pleine figure.

Une grenade dégoupillée qui la rongeait en sourdine depuis longtemps, là, sous sa poitrine, n'attendant qu'une étincelle pour attiser les braises du ressentiment.

- Tu es vraiment le fils de ton…

Elle ne finit pas la phrase, refusant d'attribuer à un spectre suicidaire le rôle de père de cet enfant. Rôle qui avait été tenu pendant près de vingt ans par un homme aimant, présent, qui l'a adopté le jour de ses dix ans. La comparaison avec cette entité antérieure n'est clairement pas un compliment, et Pio la reçoit comme une gifle en pleine figure.

Il se demande dans quelle mesure elle est pertinente d'ailleurs, d'où la nécessité de son départ.

En Alsace. Donc.

Sur les traces de ses origines.

Comprendre le passé pour mieux appréhender le futur.

C'est son intention cachée, parce qu'il sait qu'il ne pourra et ne voudra pas, revenir vers Myriam comme ça, sans comprendre d'où il vient.

Pour savoir où il va.

Rien ne dit d'ailleurs qu'elle voudra encore de lui.

Il ne sait même pas par où commencer, en fait, espérant sans doute être frappé par une révélation divine en arpentant les ruelles pavées de la capitale alsacienne.


Il lève la tête et lui fait face. Une pléthore de phrases assassines et d'autres récriminations naissent dans sa tête mais il n'ose pas les formuler. Il sait bien qu'il se trompe de cible. Si elle en sait si peu sur ce Frédéric, est-ce vraiment de sa faute ? N'a-t-elle pas déjà payé le prix de son ignorance ?

A moins… qu'elle n'ait pas tout dit…

Comme si elle lisait dans ses pensées, Clarisse plisse les yeux.

Sa langue claque et elle fait demi-tour brusquement.

Quand elle revient quelques minutes plus tard, un livre serré contre sa poitrine, Pio n'a pas bougé d'un iota, posé contre l'évier, absorbé par les coulures de marc qui maculent les parois lisses de porcelaine, le goût amer du café froid dans la bouche. Se pourrait-il que ces figures noirâtres puissent servir de boussole à son avenir incertain ?

Sa mère lui tend l'ouvrage, dont il reconnaît la couverture défraîchie illustrée d'un chêne vigoureux et d'un brasier rougeoyant.

Son premier roman, qu'à l'instar des suivants, il n'a jamais lu.

Trop jeune quand il était intéressé, indifférent quand il avait eu l'âge requis, il n'a même jamais feuilleté l'un de ses bouquins, contrairement à Daniel qui, aura été charmé par sa prose avant même de la rencontrer. Pour finir par être envoûté par elle, la femme derrière l'autrice, jusqu'à sa mort.

Le fait est que la fiction n'intéresse pas Pio, alors la romance…

Écrite par sa mère, en plus.

Malaisant.

- Tiens, ça te fera de la lecture pendant ton voyage.

Pas le choix. Il prend le bouquin, circonspect. Si elle insiste, elle qui ne l'a jamais fait, c'est qu'il y a une raison.

Puis elle l'embrasse, malgré tout, murmure un "Je t'aime" en guise de réconciliation, respectant le mantra qu'elle lui a asséné pendant toute son enfance, manifestement traumatisée par un précédent.

"Toujours dire aux gens qu'on les aime avant qu'il ne soit trop tard"

Pio constate qu'il n'aura pas su l'appliquer dans son propre cas et le regrette.


Enfoui dans les bras de sa mère, son odeur de violette et de fleur d'oranger lui serre le cœur. Il réprime ses larmes sans bien savoir à quoi elles sont dues.

Et il l'entend murmurer :

- Bonne chance pour trouver ce que tu cherches…


Sa tristesse fait place à une exaspération teintée d'amusement.

Elle l'a percé à jour.

Encore.


Tellement agaçant.


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