Chapitre 5 : You're my sunset


"No regret

'Cause you're my sunset

Fiery red

Forever fearless"


La main en visière sur le front pour se protéger des rayons ardents du soleil aoûtien, Clarisse cherche l'heure sur le cadran de l'imposante église qui surplombe la place du marché.

Il est à peine 11h et la chaleur est étouffante.

Planquée sous l'immonde parasol orange qui protège son stand, elle trouve le temps lent et lourd, aussi poisseux que le bitume fondu bordant les nids de poule qui fleurissent sur la route principale du village.

Les clients se font rares depuis l'aube, chassés par la canicule ou par cette course, dont sa voisine de stand lui a parlé en début de matinée. Perchée sur son étal d'herbes aromatiques estampillées locales mais dont l'origine exacte se révèle être beaucoup plus exotique, bien loin des champs de lavande du plateau de Valensole, elle a vitupéré pendant un bon quart d'heure sur cet événement sportif d'ampleur nationale, excusez du peu, qui vole ses clients mais n'en ramène pas de nouveaux. Clarisse n'avait pas écouté la suite de la diatribe. Déjà peu intéressée d'habitude par les considérations philosophiques voire politiques de la matrone en tablier folklorique qui partage son coin d'achalandage, son esprit a buté sur le mot "course".

Un trail, dans les collines manosquines. Des affiches annonçant l'évènement ont fleuri ces dernières semaines le long de sa route, mais elle n'y a pas pris garde jusqu'aujourd'hui.

Une brève image de forêt roussie par l'automne s'impose dans son esprit. Un flash de couleur jaune fluo et rouge criard…

Un frisson lui parcourut l'échine malgré la fournaise environnante.


A présent, elle se liquéfie derrière son étal d'abricots, dont la chaleur exacerbe l'odeur jusqu'à l'écœurement. Elle regrette d'avoir dû amener Pio avec elle ce matin. La fermeture annuelle de la crèche et le départ en vacances de sa tatie occasionnelle, ne lui ont pas offert d'autres alternatives que de jouer à la marchande en pleine cagnasse avec un amour de bébé en pleine poussée dentaire. Les râleries intempestives et pour le moins inhabituelles chez cet enfant d'une sérénité à toute épreuve, ponctuent cette matinée qui n'en finit pas de s'étendre.


La tête toujours tournée vers l'église, son regard s'attarde sur un couple de bergeronnettes qui semble jouer à cache-cache dans les entrelacs de la cage à vent qui chapeaute le clocher. Un élancement dans le bas de son dos la tire de sa torpeur et l'oblige à changer de position. Elle s'étonne soudain de ressentir cette douleur caractéristique dans les lombaires. Malgré la cueillette et un quotidien sans temps mort, cela fait plusieurs mois que celle-ci l'avait quittée.

Du moins le pensait-elle.

Mais la souffrance est une amie fidèle, dont on ne se débarrasse jamais vraiment.


Elle frissonne à nouveau. Un froid étrange tétanise ses muscles. Ses bras sont recouverts d'un duvet hirsute, lui-même enrobé de sueur comme le sirop des fruits confits vendus sur le stand en face. Clarisse frotte ses mains tremblantes pour se réchauffer. Tout autour d'elle, la chaleur fait vibrer l'air.


Pio râle à nouveau dans son transat, trempé de sueur, les joues écarlates.

Clarisse se baisse vers lui en grimaçant de douleur, et passe de la cajolerie à l'agacement en essayant de débloquer le harnais de sécurité dont la fermeture en plastique n'en est pas à son premier poupon à ficeler. Ses mains gelées sont prises d'un tremblement qu'elle a du mal à contrôler, et qui n'aide en rien à la manœuvre. Quand elle réussit enfin à libérer l'enfant dégoulinant de larmes et de transpiration, son attention est attirée par un point écarlate sur la droite de son champ de vision.


Une paire de baskets rouge vif vient d'apparaître en face de son étal, plantée fermement à l'issue d'une paire de mollets nus.


Son cœur se fige avant même d'entendre le son de sa voix

- Clarisse ?


A présent, c'est son corps tout entier qui est pris dans la glace. L'idée lui vient de rester prostrée là, cachée sous la toile vichy qui recouvre les tréteaux de bois de son éventaire jusqu'à ce que le croque mitaine, de guerre lasse, ne s'éloigne.

Espoir vain.


Elle se relève doucement, ignorant les élancements de son dos meurtri et l'agitation du bambin qu'elle a placé sur sa hanche et dont les petits pieds lui martèlent le ventre.


Un silence absolu semble s'être abattu sur la place du marché, même les cigales ont fini de chanter.


Sa haute silhouette à contre-jour semble aspirer toute la lumière environnante, comme un trou noir. Les contours de son corps obscur contrastent de façon saisissante avec la lumière du soleil qu'il occulte. Une éclipse dans le radieux mitan provençal.

Au prix d'un effort surhumain, elle tente de contrôler son timbre. D'un ton qu'elle espère détaché mais dont elle entend l'angoisse profonde, elle articule :

- Bonjour… Frédéric.


Il sourit, l'air un peu penaud, son regard, cerné mais toujours aussi ardent, est posé sur elle et la détaille avec avidité. Son corps, plus tonique et droit, mais qui a gardé ses courbes familières, ses cheveux uniformément gris et coupés courts sur la nuque, sa peau tannée par le soleil que dévoile son haut aux épaules dénudées. L'année écoulée a creusé son visage et pourtant elle paraît plus jeune et enthousiaste que jamais. Enfin c'était le cas quand il se contentait de l'observer de loin. A présent qu'elle a pris conscience de sa présence, sa bouche pincée lui donne un air sévère.

Apeuré.

Il tourne alors son attention sur l'enfant et sent un déferlement d'affection dans sa poitrine, si intense que ça lui coupe la respiration. Il tend la main vers le bébé, qui l'observe en silence, les yeux rouges et brillants de larmes. Une envie irrépressible de le prendre contre lui, retrouver le contact de sa peau contre la sienne. S'imbiber de son innocence, persuadé qu'il est que la pureté de l'enfance est contagieuse et peut contrecarrer le mal que lui transmet.

Clarisse s'écarte d'un pas en arrière en le regardant la tête droite, le soleil à présent occulté par un pan du parasol. L'aveuglement prend fin.

- Tu fais du tourisme? arrive-t-elle à demander une fois la stupeur passée.

- Je… je participais à un trail, pas loin…

Sentant sa défiance, il s'est mis en retrait, et justifie son alibi en posant les mains sur ses hanches gainées dans un short de nylon noir. Son T-shirt, orange fluo comme il se doit et dans lequel il semble nager, ne porte quasiment aucune trace de transpiration. Quand Clarisse hume l'air inconsciemment, à la recherche de phéromones qu'une part d'elle cherche goulument alors qu'une autre part craint leur effet ensorceleur, c'est l'odeur du mensonge plus que de la sueur qui s'impose à elle. Si tant est qu'il y soit allé à ce maudit trail, il n'a pas dû beaucoup y souffrir.

- Et tu t'es dit, tiens si j'allais faire un marché dans les environs?

Il garde le silence et ferme les yeux quelques secondes, savourant l'intense morsure du soleil sur sa nuque. L'élancement dans son tibia s'est estompé tout comme la déception de sa course ratée. L'espace d'un fugace instant, sa prédisposition au contrôle fait illusion.

Clarisse enchaîne, en nage et les joues écarlates, ignorant les œillades appuyées de sa voisine de stand. Cette dernière semble captivée par cet échange qui n'a rien de commercial.

- C'est donc un hasard total, si tu viens faire une putain de course dans ce coin paumé du sud de la France et qu'il te prend une envie soudaine d'abricots !

A ces mots, l'envie lui vient de lui rétorquer que le seul abricot qu'il l'intéresse c'est le sien. Il rouvre aussitôt les yeux, abasourdi par sa propre réflexion. Ce genre de réparties salaces ne lui ressemblent guère, comme la pléthore de choses qu'il a faites ou dites ces derniers mois.

Un ange passe, puis toute une procession.

On entend à peine la rumeur des badauds et la harangue de certains commerçants. Pio s'est collé à sa mère, frottant son visage pégueux contre sa poitrine. Son poids commence à peser sur les bras et le dos de Clarisse. Elle piétine nerveusement pour contrer la douleur et l'agitation qui, langoureusement et sans aucune pitié, l'envahissent. Frédéric lui trouve des allures de bête traquée, et commence à trouver ça excitant.

- Je t'ai cherchée, je t'ai trouvée, conclue-t-il avec son flegme, en passe de devenir légendaire.

Evidemment, il ne s'appesantit pas sur le nombre de nuits blanches passées à les pourchasser, l'obsession de les retrouver ayant pris le pas sur tout le reste. C'est sans doute la seule chose à laquelle il aura été fidèle depuis qu'elle a passé les portes de son cabinet un froid matin d'hiver.

Un couple accompagné d'enfants hurlants interrompt les retrouvailles, puis un vieux monsieur qui appelle Clarisse par son prénom, et fait preuve d'une exquise galanterie à son égard. Aussitôt souriante et portée par une gouaille toute méridionale, elle les sert d'une main, son fils toujours calé sur sa hanche. Seul Frédéric voit dans son maintien et dans ses mâchoires contractées les signes de la souffrance qui lui tenaille les reins, tout comme lui seul voit dans ses yeux deux dagues effilées aux lames enflammées prêtes à le pourfendre.

Et il se surprend à aimer ça.


Le marché semble reprendre vie aux alentours de midi, l'afflux de clients est à présent continu. Clarisse est concentrée sur sa tâche et snobe sciemment l'éclipse de sa journée, happée par les demandes des uns et des autres et la surveillance de son fils, qui, à nouveau calé dans son transat fixe avec fascination cet inconnu aux relents de soufre. Elle attend l'heure de la relève de Fanny avec une impatience fébrile et fixe régulièrement le clocher dans l'espoir vain qu'il sonne sa libération.

Peu avant l'Angélus, Frédéric sort de son immobilité contemplative, s'empare d'un sac de papier et choisit des fruits qu'il lui demande à payer. Pendant qu'elle pèse son choix, tâchant de garder sa mine avenante pendant la transaction, il ajoute aux cordialités d'usage, conscient qu'elle ne pourra pas l'envoyer paître vertement devant sa clientèle:

- J'aimerais que l'on discute

Son sourire se fige. Elle lui tend son paquet en tournant la tête vers le rire sonore qu'elle entend dans le brouhaha général.

Fanny.

Le soulagement est immédiat.

- C'est pas ce qu'on est en train de faire là?

- Clarisse…

Sans lui concéder un regard, pressée de se débarrasser de sa présence de feu et de glace, elle l'expédie d'un laconique :

- Demain, chez moi…

- Et c'est où chez toi ?

Clarisse ricane.

- Je te fais confiance pour chercher… et trouver!

Puis elle lui tourne définitivement le dos pour remettre de l'ordre dans sur son étal avant que la vieille femme qui fend la foule en claquant des bises tous les dix mètres, connue en ces contrées comme le loup blanc, ne parvienne jusqu'à elle.

Jetant un dernier coup d'œil à l'enfant qui somnole à ses pieds, Frédéric s'éloigne, satisfait.

Une victoire pour un échec, il a hâte de jouer la prochaine manche… et de gagner.


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