Ch. 5 : The thunder has begun - 

Le Diable




"A storm is gonna come

(Find a friend, find a lover)"


Le ciel est noir et menaçant.

Au loin, il entend gronder le tonnerre.

Il n'est que dix-sept heures, en ce jour d'août, mais il fait si sombre que l'on se croirait en plein mois de décembre. Soudain, à la sortie du village, une pluie violente s'abat sur le pare-brise, produisant un bruit assourdissant. La surprise fait sursauter Frédéric. Le va-et-vient frénétique des essuie-glaces n'arrive pas à gérer les trombes d'eau qui floutent la vitre. Il ne voit rien à plus de deux mètres de sa voiture, ni les arbres suppliciés par le vent, ni les houblonnières dissimulées par les rideaux de pluie.

A l'instant précis où l'orage éclate, l'image de son père, chétif dans son lit d'hôpital, vient le hanter. Sa dernière visite l'a brisé. Depuis, l'odeur de la maladie lui colle à la peau et la peur de la finitude le tourmente. Son cyclone personnel.

Il ralentit et roule au pas au milieu de ce déluge apocalyptique. Ses jambes nues frissonnent, et il en vient presque à regretter la chaleur écrasante de la journée. Nerveux, il allume l'autoradio puis l'éteint, craignant que la musique ne le déconcentre. Sur plusieurs mètres, il ne croise aucune autre voiture, et seuls ses phares éclairent la pénombre environnante.

A l'issue d'un virage, une forme pâle au loin le surprend. Il ralentit encore, les sens en alerte, craignant de percuter quelque chose ou quelqu'un. A mesure qu'il se rapproche de l'apparition, c'est une peur plus profonde qui s'empare de lui. L'entité prend les contours d'une silhouette féminine et des histoires de dames blanches font surface dans son esprit.

Lui qui n'a jamais eu goût au mystère se surprend à ressentir un début de panique. La chair de poule se répand sur ses membres. La Mort elle-même l'attend sur le chemin.

Arrivé à hauteur de la présence fantomatique, il aperçoit du coin de l'œil un véhicule gris qui semble se fondre sous l'averse. Arrêté sur le bas-côté, feux éteints, on ne le distingue guère de la désolation environnante. Une femme, vêtue d'une robe blanche se retourne subitement à son approche.

Il frémit.

C'est elle.

Clarisse.

Tiré de sa torpeur, il comprend la situation et se gare devant la voiture échouée.

Prenant une profonde inspiration, il ouvre sa portière sous ce ciel qui n'en finit pas de se vider.

Elle est penchée sur le capot ouvert de l'automobile, plus pour se protéger de l'averse que par une soudaine compréhension des mystères de la mécanique. Il la rejoint en enjambant des flaques de boue qui les encerclent, elle et son épave.

- Vous êtes en panne ?

La femme tourne son visage vers lui. Ses longs cheveux bruns méchés de blanc coulent sur ses épaules. Les lunettes de soleil coincées sur son front, la pluie a eu tout le loisir de diluer l'eye-liner qui ourlait ses yeux, cernant son regard de grands aplats sombres. Elle a du mal à cacher son agacement.

- Non, vous croyez ?

Il ne se démonte pas et propose :

- Vous voulez que je regarde ?

- Vous vous y connaissez en mécanique ?

- Pas particulièrement…

La tête penchée sur le côté, le regard par en dessous, elle ricane.

- Nous voilà bien avancés !

- C'est vrai, concède-t-il dans un haussement d'épaules.

Pensif, il l'observe frissonner dans le vent de l'orage qui se poursuit. Sa peau hâlée est recouverte d'un vernis de gouttelettes d'eau et sa robe détrempée épouse la courbe de ses fesses, de ses hanches et de ses seins. Le tissu blanc est tellement trempé par endroits qu'il dévoile par transparence la dentelle qui orne sa culotte. Son regard remonte le long de son corps et une chaleur incontrôlable se déploie dans son abdomen quand il s'accroche aux ombres que dessinent ses aréoles sous le tissu.

Une épiphanie hormonale.

L'exaspération est à son comble pour Clarisse, qui tempête en écho à la colère des éléments.

- Non seulement mon carrosse me lâche en plein orage au milieu de la pampa, mais je viens de me rendre compte que j'ai oublié mon sac chez mon amie : pas de téléphone, pas de papiers, pas de clés. Et qui s'arrête pour m'aider ? Un gars qui s'y connait encore moins que moi…

- Mauvaise journée alors ? demande-t-il crânement, les mains dans les poches pour cacher la nervosité qui les fait trembler.

Un léger rictus se dessine sur ses lèvres fines.

- Je ne vous le fais pas dire !

- J'allais au cabinet, je peux vous déposer chez vous.

- Il n'y a personne chez moi pour m'ouvrir. Il faudrait que je contacte l'amie chez qui j'ai oublié mes affaires.

La pluie redouble encore d'intensité.

— Ok, je vous emmène au cabinet, vous pourrez téléphoner et y attendre votre amie… au sec !

Les yeux plissés, elle semble hésiter.

— Merci mais je ne veux pas m'imposer.

— Après si vous préférez rester là sous la pluie…

Son regard se perd dans le vide, alors qu'un éclair déchire d'un flash aveuglant le gris cendré du ciel. Comme si elle venait d'avoir une illumination subite, elle accepte sa proposition avec un demi-sourire. Ce genre de rictus indéchiffrable qui met tout le monde mal à l'aise mais qu'il trouve, lui, à cet instant précis, tellement excitant. Il la voit lever les bras pour empoigner le haut du capot sans avoir conscience que sa robe suit le mouvement et remonte elle aussi vers ses fesses. Clarisse ferme les entrailles béantes de sa voiture avec brusquerie alors que lui reste planté là, plongé dans un état second.

Pétrifié.

Installée sur les sièges imitation cuir de son SUV, elle regarde défiler la grisaille environnante, sans dire un mot. Elle l'ignore ostensiblement pour faire abstraction de sa présence. Dans le rétroviseur, elle découvre une partie de son visage et de ses cheveux trempés. Des traces noires de mascara lui barrent les joues, comme si elle venait de pleurer des litres de larmes.

Il est évident qu'elle lui a inspiré pitié.

Les paroles de la chanson Cosmic Love de Florence + The Machine retentissent dans la voiture.

"Then I heard your heart beating,

you were in the darkness too

So I stayed in the darkness with you"

Clarisse frémit.

Frédéric se racle la gorge et brise le silence empesé qui suit la fin du morceau.

- Ça va ?

- Vous voulez dire, outre le fait que ma voiture soit tombée en rade sous un orage de fin du monde ?

Il esquisse un sourire, le regard fixé sur la route.

Il est tellement beau quand il sourit, se dit-elle avant de se reprendre.

- Et le dos ?

Elle fait la moue, surprise par cette demande incongrue vu les circonstances, et lui répond avec aplomb.

- Décidément, vous aimez les questions qui fâchent !

La voiture ralentit à l'approche d'un stop et il en profite pour lui glisser :

- Vous faites vos exercices ?

Elle marque une pause, incertaine d'avoir bien compris son propos, puis explose de rire. Son insistance sur ce sujet est remarquable, à en frôler le comique de répétition.

- Joker !

Le coin de sa bouche est toujours relevé comme s'il continuait à sourire mais son ton a perdu en légèreté.

- C'est important pour vos douleurs, et la rééducation d'une façon générale.

Un sentiment de provocation grandit en elle. Va-t-il, encore, lui faire la leçon ? Après ce qu'il s'est passé la dernière fois ?

- Et du coup, me rouler une pelle, ça faisait aussi partie de ma rééducation ?

Le véhicule freine subitement devant un feu rouge, dont le cercle écarlate semble léviter dans la brume. Il se retourne vers elle, blanc comme un linge, choqué. Par son langage ou le souvenir de ce qu'il a fait ?

Un raclement de gorge.

- Je suis désolé, encore une fois, c'était... euh…

Il cherche ses mots, confus.

- Malvenu.

- Pour le moins, se contente-elle de répondre en évitant son regard.

La voiture redémarre, le trajet paraît interminable. Il ne lui semblait pas être tombée en rade si loin du village, mais ce gris partout les a propulsés dans un autre espace-temps. D'ailleurs, les routes, tout comme les bourgs, sont absolument vides, ils n'ont croisé personne depuis… des heures ? Des jours ? Difficile à dire. Sont-ils les seuls survivants de cette tempête aoûtienne ?

La silhouette du cabinet se détache alors du paysage. Blanc sur gris, le décor est devenu monochrome. Une fois garés, elle saute du véhicule comme si elle n'attendait que ça et file vers le cabinet en slalomant entre les flaques, perchée sur ses sandales compensées qui couinent à chaque pas. L'averse persiste et signe jusqu'à inonder le chemin d'herbe qui mène au bâtiment. Il la devance de son pas décidé pour lui ouvrir la porte et la laisse entrer dans la pénombre.

Elle se déchausse pour entrer dans la salle d'exercice et est accueillie par son reflet qui s'étale le long du miroir qui court sur le mur en face d'elle. Alors seulement, elle prend conscience de son apparence ; sa robe détrempée et diaphane, qui dévoile ses seins et même à présent, le triangle de son sexe. Ses joues s'enflamment devant ce spectacle. Nue, elle serait sans doute moins indécente.

Il revient vers elle avec des serviettes et feint de n'avoir rien remarqué. Pourtant, elle a vu ses yeux insistants dans le miroir. Et elle a aimé ça. Un brasier s'est allumé dans son ventre, qu'elle pensait éteint depuis des mois.

Ignorant le linge qu'il lui tend, le menton relevé et les yeux fixés sur son reflet, elle se déshabille. Devant lui, devant elle-même. Clarisse fait glisser sa robe le long de son corps. Puis sa culotte. Alors seulement, elle tourne son visage vers lui avec un air de défi, et tend le bras vers la serviette qu'il tient toujours dans sa main. Statique et muet, médusé par l'apparition.

Ses joues rosissent sous sa barbe de trois jours, mais surtout son regard brûle d'un feu ardent.

Il s'avance vers elle et passe la serviette autour de ses épaules. Ses mains ne tremblent pas quand il se sert des pans pour essuyer son visage, son cou, son torse. Clarisse immobile, se laisse faire, goûtant aux caresses du tissu éponge et de ses yeux avides sur sa peau. Son cerveau a complètement débranché, et ne voit pas l'incongruité de cet homme qui s'agenouille devant elle pour l'essuyer, qui approche sa bouche de sa poitrine pour goûter la saveur de ses seins, de ses lèvres, de son corps tout entier.

Il l'allonge sur les tapis et ses gestes sont fluides, tendres mais fermes. Leurs corps répondent aux caresses de l'autre comme s'ils étaient en pays conquis, comme s'ils se connaissaient déjà.

Et quand il la pénètre, qu'elle sent cette présence étrangère mais familière en elle, ils passent tous les deux dans une autre dimension.

***

Elle s'est endormie au creux de ses bras.

Abandonnée contre lui, le visage reposant dans la masse de ses cheveux éparpillés sur son torse. Ses traits sont détendus mais son souffle est rapide et court. Son sommeil n'est pas serein.

Spontanément, il caresse les mèches blanches qui bordent son oreille, fasciné par le lemniscate, symbole de l'infini, qui en perce le lobe.

Le corps de Clarisse est parcouru de frissons, son front se plisse et quelques gémissements filtrent par sa bouche.


La pluie, le froid, la boue.

La lourdeur, la fureur, la douleur.

Une lueur.

Des cris.

Hex, Hex !

La douleur.

La chaleur.

La douleur….

Clarisse ouvre soudainement les yeux, le refrain lancinant d'une chanson dans sa tête.

"I'm on trial

Waiting 'til the beat comes out."

Le soleil déclinant de la fin de journée baigne la pièce d'une lueur irréelle. Sonnée par les images vagues et les sensations qui ont rythmé sa courte sieste, elle est complètement désorientée. Ce n'est que quand elle le voit à ses côtés, les sourcils froncés et empreints de perplexité, qu'elle se souvient.

Elle se lève d'un bond, comme si le contact avec ce corps d'homme la brûlait, et traverse la pièce, nue, vers ses affaires étalées sur le bureau. Sans même prendre soin de se couvrir, elle agrippe le téléphone sans fil. Sa voiture dans le fossé, son sac oublié chez Marie, la dernière heure passée dans ce cabinet… En proie à la panique, elle avise bêtement le combiné qui gît dans sa main, incapable de se souvenir d'un quelconque numéro de téléphone. Un rayon de soleil qui transperce la vitre encore constellée de gouttes de pluie l'aveugle soudain… mais combien de temps a-t-elle dormi ?

Une main se pose sur elle. Ce contact l'électrise. Une serviette l'entoure à présent.

- Tu veux appeler ton amie ?

- Euh… oui, mais… Je ne me souviens pas de son numéro.

Son calme la rassérène. Il lui donne son smartphone.

- Tu peux la contacter par les réseaux sociaux ?

Evidemment.

Fébrilement, elle ouvre sa session et contacte son amie par messagerie. Marie, inquiète, la rappelle de suite. Sa voix pétillante est une bénédiction. En deux temps trois mouvements, elle se propose de lui ramener ses affaires dans l'heure, avec un apéro. C'est avec soulagement que Clarisse raccroche. Elle en oublie la douleur dans ses lombaires, la désagréable humidité de sa robe qu'elle enfile sans réfléchir et Frédéric, qui l'observe sans mot dire depuis son réveil.

"Il doit me prendre pour une folle à gesticuler comme ça."

"En même temps je viens de me taper mon kiné marié… c'est pas franchement le signe d'un esprit sain."

Honteuse, elle n'ose pas le regarder et décline sa proposition de contacter un dépanneur au prétexte de l'heure avancée.

L'horloge murale indique dix-neuf heures. Le soleil qui décline, embrase les houblonnières chargées de fruits. Il ne subsiste aucune trace de la tempête qui faisait rage une heure auparavant. A croire que tout ça n'était qu'un rêve dont Clarisse a du mal à émerger.

- D'ailleurs mon amie doit arriver d'une minute à l'autre, ment-elle en lui tournant le dos pour couper court à toute velléité de discussion.

Il est impossible pour elle de rester plus longtemps en sa présence. La honte se dispute au désir. Il faut qu'elle parte.

Il la regarde franchir la porte, apaisé de la tension qui le tenaillait jusqu'alors mais décidé à enterrer ce moment d'égarement dans les limbes de sa mémoire. A l'instar d'un orage d'été éphémère qui n'aura laissé de son passage que quelques flaques éparses sur le sol, bientôt évaporées dans la chaleur écrasante.


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