Chapitre 20 : Le Chêne


Le phénix, carte du Symbolon
Le phénix, carte du Symbolon


Perché sur les rochers nimbés des rayons du soleil levant, il contemplait la lueur cuivrée de l'astre enflammer la surface du lac qui lui faisait face. Le scintillement se répandit sur l'eau calme, transformant la ténébreuse nuance lapis-lazuli, vestige de la nuit qui venait de se retirer, en un bleu d'aigue-marine, translucide, qui laissait apparaître les plantes aquatiques qui en tapissaient le fond.

Au loin, les sommets des Alpes entouraient la scène de leur imposante sérénité, tandis que le fjord se divisait en deux bras distincts, formant un Y pourfendant les montagnes. La quiétude de ce paysage mêlant la pureté des massifs alpins et la douceur de son climat méridional calmait la souffrance de son âme en la convertissant en une amère mélancolie.

Ces derniers mois n'avaient été qu'errance et perdition. Chevauchées sans fin, par monts et par vaux, pour régler les formalités liées au commerce paternel et à sa succession, quête éperdue dans les bois et les rivages, à la recherche d'une religieuse défroquée, qu'il s'imaginait courir avec les loups, les cheveux fous et les bras nus.

Il ne lui était plus possible de croiser une rivière, un étang ou un ruisseau sans que son regard n'accroche la surface de l'onde dans l'espoir d'y apercevoir une nymphe à la chevelure d'ébène bénie par les eaux.

En vain.

Si les tractations concernant ses affaires avaient été rudes à mener tant les charognards s'étaient montrés nombreux à rôder autour de la dépouille du négoce familial, elles n'avaient aucune commune mesure avec les affres transmises par son héritage naturel.

La figure de Père Fritz, l'inquisiteur en quête de rédemption et géniteur maudit, ne cessait de le hanter de même que les révélations tragiques embaumées d'encens et de soufre qu'il lui avait divulguées. Quant à cette mère, dont les traits lui ravissaient le cœur aussi sûrement qu'ils le blessaient, et qui avait trouvé la mort en lui donnant la vie, comment espérer une consolation dans la découverte de son existence sans sombrer dans le précipice de la culpabilité ? La sensation que la fatalité s'était abattue sur lui, faisant de son existence le purgatoire de ses ascendants ne cessait de tourmenter son esprit.

Quelle direction donner à son existence avec un si lourd fardeau à porter…

Seul ?

Machinalement, il caressa l'humble gland qui toujours l'accompagnait dans la poche cousue à sa ceinture. Près de son torse, dans une besace tapie dans les plis de sa cape, l'herbier de Sœur Clara, de leur mère en réalité, semblait palpiter d'une vie propre.

L'odeur doucereuse des plantes qu'il contenait embaumait chacun des pas d'Emmanuel et semblait même augurer son chemin. En ces temps obscurs et décadents d'épidémies galopantes, son étude assidue lui avait permis de se soulager lui et d'autres à quelques reprises.

Une Bible promettant une rémission du corps à défaut de la salvation de l'âme.

Le jeune garçon qui le suivait comme son ombre depuis qu'il l'avait guéri d'une fièvre persistante quelques jours plus tôt, et qu'il s'était résolu à prendre comme valet, impuissant à se défaire de sa gratitude envahissante, interrompit ses divagations.

- Dottore !

Emmanuel réprima un soupir d'agacement, et entreprit d'expliquer pour la énième fois qu'il n'était pas médecin, dans un italien qui à force de répétition n'avait jamais été aussi fluide.

Le jeune paysan insista avec la candeur propre à l'enfance qu'il venait de quitter et la détermination de l'âge d'homme au seuil duquel il se tenait.

- Signore, c'est tout comme, car vous m'avez sauvé !

Puis il se signa en murmurant quelques mots de remerciements dans son patois lombard, destinés à la Vierge qui œuvrait derrière chaque miracle de l'existence. Il honorait ainsi le nom dont il avait été baptisé et qui illustrait la place de la Foi dans son existence et son être.


Les coins de la bouche d'Emmanuel se plissèrent sous le coup de l'amertume.

Qui donc allait le sauver, lui, le bâtard d'une sorcière et de son inquisiteur, le frère qui avait désiré sa sœur, le fils qui avait déçu les ambitions de son père…

Ses pères.

Son tuteur, dont les sombres manigances et autres ambitions nuisibles concernant le commerce paternel s'étaient répandues comme un venin durant son absence, avait mis son véto concernant les projets italiens d'Emmanuel, brisant ainsi ses espoirs de s'établir définitivement dans ce pays. S'il souhaitait s'installer en ces contrées, il lui fallait attendre d'avoir atteint l'âge de sa majorité civile.

Ou renoncer à cet héritage.

L'ironie de la situation ne manqua pas de nourrir son aigreur. Ses contemporains avaient reçu la légitimité de brûler femmes et enfants au nom de Dieu, mais surtout d'une Église inique, alors que lui ne pouvait gérer seul le négoce textile qui avait justifié son recueil dans ce qu'il avait considéré jusqu'il y a peu comme sa seule famille.

La vocation d'une vie.

De celle qu'il avait pensé être la sienne.


"Dottore"

Ce mot résonnait de façon étrange dans son esprit, comme une ritournelle aux allures incantatoires.


Devant lui, le soleil avait atteint le pinacle du sommet le plus proche, dont la pointe vêtue du manteau immaculé des neiges éternelles miroitait dans le matin.

Une épiphanie qui blessa ses yeux de son étincellement.


"Dottore"

Une chimère prit soudain forme dans son esprit, le rêve d'une nouvelle mission de vie.

Dans les effluves de plantes embaumant sa chemise, il envisagea d'assumer la transmission d'un savoir légué par la seule branche de sa lignée qui n'avait pas trahi.

La part de son hérédité dont il n'avait pas à rougir.


Emmanuel vivait là son appel.

Soigner.


A l'aube de cette nouvelle existence, à la croisée des chemins entre un passé de souffrances et de péchés et un avenir prometteur d'absolution, il choisit de renoncer à celui qu'il avait été.

A son nom.

A ses biens.

A ses atavismes.

Inspiré par l'espérance insensée de devenir celui qu'il voulait être à présent, consacré au bord de ce lac baigné de lumière.


Ce qu'il voulait léguer à sa descendance.


Il exhuma son fétiche de son écrin de tissu. Son origine lui avait été dévoilée par le Père Fritz, un humble souvenir de sa lignée confié par une parturiente dont le sang l'avait baptisé et nourri.

Sa mère.

Observant le modeste fruit au chapeau toujours présent malgré son apparente fragilité, fermement maintenu dans cette paume dont il espéra qu'un jour elle soulagerait son prochain, il demanda au jeune garçon qui se tenait toujours à ses côtés, soudain grave, comme empreint d'une solennité nouvelle.

- Pio, comment dit-on "Chêne" en italien?

Il lui montra le gland afin d'indiquer l'essence de l'arbre dont la traduction lui échappait.

- "Quercia", Signore.


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