Chapitre 3 : Dernière danse



"Je veux juste une dernière danse

Avant l'ombre et l'indifférence

Un vertige puis le silence

Je veux juste une dernière danse"


Les rigoles d'eau dévalent le long de la vitre sale, brouillant la vue sur la rue et les immeubles aux tons ocres qui la bordent. L'artère, d'habitude si vivante, pleine de bruit et d'odeurs diverses, est à présent désertée, noyée par les trombes d'eau qui s'y déversent. L'asphalte luit sous l'averse et le bitume accidenté est prétexte à la formation de flaques régulières et profondes, stigmates évidents du manque d'entretien de la voirie, problème récurrent de la cité phocéenne.


Le front brûlant, pressé contre la vitre froide, Myriam fixe le port au loin, essayant de distinguer l'étendue de la mer de celle du ciel, figés tous deux dans cet aplat de gris cendré qui empoisse la ville. Les bateaux amarrés sur le Vieux Port semblent léviter dans le lointain, emportés par les vagues et le vent. On s'attendait presque à ce que les frêles esquifs dont les mâts s'entrechoquent en cadence, viennent à tout moment voguer par-dessus les toits de tuiles jusqu'à la vierge d'Or, la Bonne Mère, qui surplombe l'ensemble tel un phare dans la tempête. Le début d'une prière remue ses lèvres fines, provoquant des nuages de buée sur le verre.


Vierge Marie, je viens Te prier,

Toi que j'appelle ici Notre-Dame de la Garde.


Cela fait plus d'une heure qu'elle est arrivée et elle n'a toujours pas enlevé son imperméable qui goutte inlassablement sur le parquet. Elle commence à se demander si sa venue était une bonne chose. Revenir dans leur appartement ravive en elle une terrible nostalgie. Elle est partagée entre ce sentiment de soulagement qui accompagne le retour à la maison après un long voyage et cette sensation d'être devenue une étrangère dans son propre foyer.

Un déchirement, fluctuant entre le délicieux et le brutal.

L'odeur de sumac et d'encens, les vieilles affiches publicitaires et les vues de Beyrouth qui s'étalent sur tout un mur du salon, vestige d'un périple avec Marwan, son frère, au pays de leur père l'été de leurs dix-huit ans.

Leur dernier voyage.

Et puis, les photos d'elle et Pio, dans leurs pérégrinations sans le sou autour de cette Méditerranée qu'ils adoraient tous les deux.

Rien n'a changé depuis son précédent départ, ou si peu.


Elle pensait le cueillir par surprise, mais une fois arrivée, elle n'a pu que constater son absence. Peut-être n'était-il pas encore revenu de chez ses parents, resté à soutenir sa mère dans son deuil. Leur relation, fusionnelle à bien des égards, a souvent provoqué chez elle des pointes de jalousie trempée dans l'amertume. Celle de l'enfant ignorée par sa propre génitrice, de la soeur ayant grandi dans l'ombre d'un fils adulé. Plus, au final, que celle de compagne délaissée, tant il est vrai que Clarisse ne s'est jamais imposée dans leur vie, respectant la distance instaurée par Myriam, peu habituée aux effusions familiales.


Elle sait pourtant qu'il entame un stage important dès le lendemain, qu'il ne peut se permettre de retarder après ses longues semaines d'absence pour accompagner Daniel vers la fin.

Myriam guette, depuis sa fenêtre, l'arrivée de son prince charmant endeuillé, qu'elle s'imagine habillé des ténèbres du chagrin, ses belles boucles brunes terrassées par la pluie. Un air de martyr cherchant l'absolution dans ses bras, la douceur de saint de ses traits brisés par la douleur, à l'image de leur dernier face-à-face en début d'année, lorsqu'elle lui a annoncé son départ au débotté pour suivre son stage d'internat en Alsace.


Un bruit de clé dans la porte, un courant d'air et d'humidité qui s'engouffre dans l'habitation et la fait frissonner.

Elle se retourne, avide, pour faire face à un grand type aux cheveux coupés courts. On voit encore les marques de passage de la tondeuse sur sa nuque ainsi que des débris de boucles soyeuses collées sur sa peau moite. Ses joues amaigries sont râpeuses, recouvertes d'une barbe de trois jours, soigneusement contournée par le rasoir. Étonnant syncrétisme de rituels funéraires et pileux.


Pio est vêtu d'un haut de sport d'un blanc anciennement immaculé, et qui, imbibé de pluie, en est devenu transparent. Dessinant au plus près les courbes de son torse sec à la discrète, mais présente musculature. Dévoilant l'ombre de ses tétons et même, la ligne de poils naissant sous son nombril pour mourir plus bas, dans les méandres de son intimité. Il ne ressemble plus au Pio qu'elle connaît, sans être totalement différent.

Myriam sent la fébrilité produite dans son crâne par le stress et la fatigue du trajet, migrer et se métamorphoser en une fièvre dévorante au creux de ses reins. La faim provoquée par le gars du bar, trois jours plus tôt, ne s'est pas estompée. Cette exhibition l'échauffe plus que de raison. Ses hormones sont en feu. Il y avait la chemise trempée de Darcy dans cette ancienne adaptation télévisée d'Orgueil et Préjugés, et il y a, à présent, le T-shirt technique en élasthanne de chez Décathlon. Mouillé d'indécence, de pluie et, sans doute, de larmes.


Et cet air d'ange déchu qui lui rappelle terriblement quelqu'un.

Elle a envie de lui, et ce mépris qui s'étale sur son visage, estompant la surprise initiale de la trouver là, chez eux, l'excite encore plus.


Avec une lenteur calculée et exaspérante, il pose ses clés sur le meuble de l'entrée, se déchausse et traverse le séjour en direction de la salle de bain sans accorder le moindre regard à la jeune femme en imperméable brun immobile près de la fenêtre. Une indifférence feinte avec brio, nourrie de douleur et de ressentiment. Il a pourtant rêvé de ce moment depuis des semaines, des mois même, imprégné ses fantasmes nocturnes du souvenir de son odeur, du contact de son corps contre le sien, de sa bouche qui le dévore. Une obsession de fusion toujours plus lancinante depuis que la distance physique s'est installée.


Torturé par le silence et l'absence, il avait même fini par envisager de demander un tirage de Tarot à sa cartomancienne de mère. Après tout, les questions du cœur constituaient la majeure partie de sa pratique, à son grand désespoir parfois, tant certaines situations semblaient provoquer en elle de la consternation, voire de la colère. A croire que son empathie était restreinte par quelque chose de plus sombre en elle, dont Pio se demandait parfois si cela ne tenait pas du trauma.

Puis, il s'imagina le rictus de Clarisse, trop heureuse de voir son sceptique de fils demander à profiter de son art, auquel il avait cessé de croire à la puberté quand toutes les espérances infantiles se font la malle, balayées par les hormones et les pressions sociales. L'idée même de devoir exposer les problématiques de son couple, soigneusement cachées depuis des mois, l'angoissa terriblement.

Finalement, persuadé que lire les cartes ne tenait pas du don, Clarisse le lui avait assez répété, et qu'il pouvait bien se débrouiller seul, il s'était acheté un jeu de Tarot de Marseille, dans une boutique de la Canebière. Signe et synchronicité.

La lame sans nom, autrement dit, la Mort, n'avait cessé de hanter les quelques tirages qu'il avait tentés.

Honteux de sa superstition soudaine et par l'angoisse provoquée par ce symbole mortifère vu l'état de santé de son père, il avait remisé le jeu neuf dans un coin de son placard.


Bref, il a crevé d'envie de la voir, de lui parler, et ce malgré ses ressentiments.

A présent, il l'ignore comme si elle était morte.

Elle aussi.


Myriam, décontenancée, le regarde traverser l'espace telle une apparition, tenant à la fois du spectre et de la divinité. Tout à coup, le poids de son manteau mouillé l'encombre, tel un fardeau sous lequel son dos plie. Elle s'en débarrasse prestement et le suit dans la salle de bain, où elle retrouve Pio torse nu, entouré de la vapeur qui s'exhale de la cabine de douche où l'eau est en train de couler. Elle capte son regard acéré dans un coin du miroir que la buée n'a pas encore envahi. Il l'observe.

La transperce.

C'est à peine si elle ose respirer.


  • Tu n'étais pas là.

Quatre mots prononcés d'un ton sec, froid, dur.

Quatre mots qui pourfendent de leur tranchant l'humidité suffocante de la pièce.

  • J'ai essayé Pio, je…

Est-il vraiment nécessaire qu'elle détaille le contexte dans lequel elle a reçu son message aux allures de supplication ?

Peu pertinent.

La tête du jeune homme oscille, un rictus d'un cynisme qu'elle ne connaît pas émerge dans la

surface polie mais floue qui leur fait face.

  • Va t'en Myriam.

La gifle.

  • C'est ce que tu voulais, non ?

Les lèvres serrées, Myriam baisse la tête.

Vaincue. Ou presque. Après tout ce qu'ils ont vécu…


Avec ce qu'elle sait et qu'il ignore…


Ce qui ne devait être qu'une pause pour respirer, se recentrer sur ses ambitions et sur elle-même, s'est effectivement transformé en rupture.

Son absence lors de la mort de son père vient sonner le glas de leur histoire.


Pourtant, poussée par un instinct qui tient de la survie, elle s'avance vers lui. Colle son buste contre son dos et rejoint ses mains sur son ventre en emprisonnant ses bras qui veulent la repousser. Elle colle son front contre sa nuque et murmure "pardon".

Puis sa bouche embrasse la peau à sa disposition et remonte lentement jusqu'à la naissance de ses cheveux, alternant les baisers et les excuses. Elle le sent frémir contre elle, ses trapèzes et tous ses muscles cervicaux se détendent. En réponse, elle relâche son étreinte, posant ses mains sur ses hanches étroites. Enfin, elle le fait pivoter pour le retourner face à elle. Son air dur a disparu, chassé par une tristesse si profonde que Myriam a envie, elle aussi, de pleurer.

Il renifle, tentant de refluer des larmes.

Combat vain.

Des gouttes perlent bientôt à la naissance de ses cils.

Myriam prend son visage entre ses mains et l'embrasse, pendant que ses pouces essuient délicatement les pleurs qui roulent sur les joues mal rasées.


La chaleur est suffocante, la minuscule salle de bain ressemble à un sauna. Bientôt ses vêtements collent contre sa peau, emprisonnant ses mouvements. Elle s'en débarrasse sans lâcher les lèvres qu'elle mordille avec gloutonnerie. Puis, glissant contre lui, elle enlève le peu qui l'habille, tandis qu'il se laisse faire. Au moment d'oter son caleçon, déballant soigneusement sa virilité réveillée, elle coule une langue brûlante sur son sexe, provoquant un gémissement de surprise et de volupté. Avant qu'elle ne continue ses caresses, gêné soudain par sa propreté qu'il imagine douteuse après une heure de course sous la pluie, il la relève sans ménagement et l'emmène avec lui sous la douche. A genoux sous les trombes d'eau aux allures de pluie tropicale, Myriam reprend sa besogne; complètement indifférente aux scrupules de son partenaire.

Un pèlerin cherchant l'absolution dans l'adoration de son idole.

Une déesse ramenant son époux mort à la vie*.

Quand elle sent qu'il est sur le point de jouir, elle s'éloigne de lui et feint de sortir de la cabine. Elle n'a pas posé un pied sur le tapis complètement trempé, qu'il l'attrape par le bras et la plaque contre le mur carrelé. Elle sourit de le voir au comble de l'excitation, prêt à la pourfendre à l'instant, pressé par le besoin incompressible de se soulager. Il semble hésiter pourtant, pressant contre elle son corps tendu à l'extrême et jusqu'aux extrémités. D'un coup de langue sur le lobe de son oreille droite, elle met fin à ses derniers doutes.

Il la pénètre vigoureusement pendant qu'elle étouffe ses cris en mordant son épaule.


Leurs retrouvailles voraces les mènent de la douche au canapé puis au lit pour un combat en plusieurs rounds, entrecoupés de mi-temps passées à somnoler, parler et pleurer.

Crier.

Aussi.

Le conflit est intense, et ne trouve sa résolution, temporaire, que dans les baisers, les caresses et les orgasmes. Avant que le sommeil, qui les cueille au milieu de la nuit, ne signe finalement l'Armistice.


Avant la prochaine bataille.


Quand Pio ouvre un œil, alerté par son réveil qui indique le début d'un nouveau jour, de nouvelles gardes, d'une nouvelle vie même, il constate que Myriam n'est plus là.

Repartie avec le premier train, à l'aube.


Fin de sa mission de consolation.

Comme elle l'avait dit.


Fin de leur relation.


La Mort.

Comme il l'avait prédit.


La Renaissance.

Aussi.


"Dancing with tears in my eyes

Weeping for the memory of a life gone by

Dancing with tears in my eyes

Living out a memory of a love that died"


* référence au mythe égyptien d'Osiris et Isis, cette dernière aurait ramené à la vie son époux, assassiné par son frère Seth, en lui administrant une fellation. Suite à cette résurrection, Isis et Osiris conçoivent leur fils, le dieu Horus.


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