Ch. 21 : Blood is running deep -
Le Monde
"Like the stars chase the sun
Over the glowing hill, I will conquer
Blood is running deep
Some things never sleep"
Ses hurlements emplissent la salle.
La douleur qui lui déchire les entrailles est telle, qu'elle se surprend à souhaiter que la mort y mette fin d'un coup de faux rapide et bien ciblé. Deux fois déjà, son corps a donné vie dans la souffrance, et elle pensait ne pas avoir oublié la douleur. Manifestement, elle se trompait. Ce qu'elle vit actuellement, est pire que ses accouchements précédents réunis. La solitude n'est pas la meilleure des compagnes dans ces moments-là et elle regrette de ne pas avoir contacté Marie pour la supporter. Un bras soutenant son dos supplicié dans l'effort, une main à broyer quand la vague submerge, des mots maladroits mais encourageants, tout plutôt que ce vide à ses côtés. La sage-femme tente de l'accompagner au mieux, mais les parturientes sont nombreuses cette nuit et le personnel, dépassé. D'ailleurs, elle fait péniblement le deuil d'une péridurale dont elle sait pertinemment qu'elle ne viendra jamais.
Cette mise au monde est son expiation.
Elle paye par où elle a péché.
Après des heures de travail, elle est épuisée. Elle sait que le plus dur est encore à venir et une panique insondable s'empare d'elle quand elle y pense. Elle n'a plus la force, c'est trop dur, elle veut mourir là maintenant et qu'on lui ouvre le ventre aux ciseaux pour récupérer cet enfant dont personne ne veut.
Pas même elle.
Le rythme cardiaque du bébé ralentit en écho à son vœu provoquant un froncement de sourcil inquiet de la sage-femme. Immédiatement, Clarisse sent un vertige douloureux, ses yeux se remplissent de larmes et ses lèvres desséchées prient.
- Je regrette bébé, je t'attends, je t'aime, tiens bon.
Et elle ajoute avec le peu de force qui lui reste pour tenter un ultime bon mot :
- Et détruis pas tout sur ton passage bordel !
C'est maintenant à son tour de se sentir partir. Hypnotisée par les bips lancinants des différentes machines qui l'entourent, épuisée comme jamais, elle perd conscience quelques minutes. Même les contractions qui s'enchaînent sont impuissantes à la sortir de sa léthargie. Le cœur du bébé claironne dans le monitoring, ou sont-ce des cloches? Pourquoi fait-il si sombre tout à coup dans cette salle blanche? Est-ce son sang qui s'écoule d'elle sans fin ? Et cette odeur de chair brûlée…
Une main fraîche se pose sur sa joue écarlate. Elle ouvre les yeux pour s'extraire de son délire.
C'est lui.
Ses prunelles sombres plongent dans son âme, pour la sauver des flammes.
Il parle mais elle ne comprend pas ce qu'il dit.
- Elle revient à elle, annonce-t-il avec un certain soulagement
- Ok, il est temps que cet enfant sorte, elle est épuisée, dit la sage-femme. Puis elle ajoute en indiquant le pichet d'eau à son chevet : "Donnez-lui à boire, je lui ai préparé un thé sucré".
Clarisse le voit lui tendre un gobelet et le porter à ses lèvres délicatement.
- Bois, lui intime-t-il avec douceur
Les quelques gorgées du breuvage lui apportent un coup de fouet imprévisible, à moins que ce ne soit sa présence, tout aussi inattendue. Il met sa main dans la sienne quand les contractions s'enchaînent, ne lui laissant plus aucun répit. Brusquement, elle sent ce besoin impérieux de pousser, accompagné d'un brasier qui consume sa matrice. Venu du fin fond de son être, un cri animal accompagne chaque poussée.
Frédéric la soutient autant qu'il peut. Il est subjugué par l'énergie qui se dégage de la scène. Les cris gutturaux le fascinent, la force qui émane de ce corps supplicié l'émeut au plus haut point. Cette scène ravive quelque chose en lui, comme s'il l'avait déjà vécu.
Au moment où la tête passe, au paroxysme de la douleur, elle l'entend murmurer à son oreille deux mots, jadis tant espérés, noyés dans le brouhaha.
Puis enfin, les cris du bébé et ce soulagement abyssal.
- C'est un garçon, annonce la sage-femme, avant de le déposer avec douceur sur le ventre de Clarisse.
Et la magie opère. Alors qu'elle n'y croyait pas, qu'elle ne l'espérait plus, son regard rencontre les pupilles sombres du bébé et la connexion prend.
C'est son fils.
Son troisième enfant.
- Bienvenue Pio, lui murmure-t-elle en le guidant de la main vers son sein
Frédéric n'ose pas bouger. Il se tient à ses côtés, courbé sur le lit, et fixe l'enfant avec une sorte d'avidité incontrôlable. Quelque chose en lui a reconnu ce bébé comme le sien, savoir s'il lui ressemble n'y changera rien. L'émotion est si intense quand il entend le prénom choisi par Clarisse qu'il en a les yeux embués. Sur l'invitation de la sage-femme et l'approbation tacite de la jeune mère, il coupe le cordon les mains tremblantes.
Il est papa pour la première fois !
Sentant les contractions reprendre, Clarisse accepte que le nouveau-né fasse du peau à peau avec son géniteur, le temps pour elle d'expulser le placenta. La scène est touchante, le petit être fripé et rouge, perdu contre ce torse sec, maintenu par ces bras noueux et hésitants. Des sensations enfouies refont surface, allumant en elle une étincelle de désir incongru au moment où son intimité est ravagée.
Mais des mots durs retentissent dans sa tête, une proposition indécente, un vol d'enfant.
Dans un ultime effort, elle expulse le dernier vestige de sa grossesse hors de son corps avec la même rage que lorsqu'elle avait repoussé la suggestion de Frédéric quelques mois plus tôt. Elle sent l'amertume qui s'écoule, se répand, dans un flot ininterrompu entre ses jambes. Des points noirs envahissent ses yeux, le bruit d'un torrent l'assourdit, son esprit se noie.
Une voix au loin.
- Merde, elle fait une hémorragie
Puis plus rien.
***
Le feu partout.
Elle voit les flammes caresser ses bras et l'envelopper tels les multiples bras d'une mère nourricière. Des escarbilles butinent ses cheveux comme autant de papillons malicieux. Les tisons à ses pieds s'affolent et des flammèches remontent le long de ses jambes, semblables aux caresses d'un amant pressé.
La fumée s'engouffre dans sa bouche. C'est un parfum enivrant qui s'infuse subtilement dans la moindre de ses cellules.
Et la nuit, peu à peu éteint le feu, le bruit, la douleur.
No light, no light…
L'obscurité.
La paix.
La mort.
You are the night-time fear
You are the morning when it's clear
When it's over you're the start
You're my head, you're my heart
Puis une étincelle dans la pénombre.
Une main fraîche sur sa peau brûlée.
Une main tendue pour se relever.
Une voix.
"Vis"
Des pleurs de bébé.
Son bébé?
***
Quand Clarisse reprend conscience, la salle est plongée dans l'obscurité. Seule une veilleuse aux tons chauds diffuse une douce lumière. A ses côtés, le berceau de plastique est vide. Clarisse plisse des yeux en tentant de se relever malgré la douleur et les fils qui l'entravent. Une panique viscérale grandit en elle à mesure qu'elle balaye la pièce du regard pour retrouver son bébé. Frédéric est assis sur un fauteuil, une partie de son corps et de son visage dissimulée dans la pénombre. Il s'est assoupi. Sur son torse, ses deux bras enlacent fermement son fils nouveau-né.
Cette fois-ci, la scène ne l'attendrit pas.
Observant l'obscurité qui engloutit le géniteur de son fils avec une acuité nouvelle, cette noirceur qui, centimètre après centimètre, semble avancer jusqu'au petit poing serré de son enfant, elle prend sa décision.
Une force inédite s'empare d'elle, une pulsion de vie inébranlable qui prend racine dans son ventre meurtri et se déploie dans tout son corps. Tout lui paraît soudain clair, simple, évident. Elle sait quoi faire, et aura bientôt l'énergie de trouver comment le faire.
En écho, le petit Pio émet un miaulement soudain qui réveille Frédéric en sursaut.
- Donne-le moi, exige Clarisse d'une voix forte, les bras tendus.
Surpris de la voir consciente et parfaitement maîtresse de son corps, il lui apporte le petit paquet vagissant. Ses traits sont tirés par sa veille attentive de ces dernières heures, mais un réel soulagement se lit sur son visage. Il a cru la perdre et a soudain pris conscience de la place qu'elle avait pris dans sa vie.
Elle récupère le bébé sans un mot et libère sa poitrine pour le faire téter. La facilité avec laquelle il s'agrippe à son téton et aspire son essence lui tire un rictus de contentement. Un sentiment de plénitude la gagne, qu'elle ne pensait jamais connaître ; c'est bien le premier de ses enfants pour lequel l'allaitement semble une évidence dès le début.
Peu à peu la chambre se remplit de soignants, alertés de son réveil par les différentes machines dont elle s'est libérée. Ils trouvent la parturiente son bébé au sein, le dos droit, un sourire confiant aux lèvres. Étonnement fraîche et dispose pour un code rouge.
En retrait, Frédéric la contemple, fasciné.
Une Madone fière et puissante.
Une mère.
Il reconnaît le goût de la victoire et cette euphorie forte et fugace qui vous étourdit quand on atteint la ligne d'arrivée.
Il a gagné… Pas comme il l'aurait souhaité, mais à cet instant précis, ça lui est égal. En vérité, le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout.
Du moins, le croit-il à cet instant-là…

