Chapitre 10 :
Somebody I used to know

"But you didn't have to cut me off
Make out like it never happened
and that we were nothin' "
La lumière du couchant qui pénètre par les persiennes du salon de l'appartement de Nanou éclaire faiblement la salle à manger. Revenu sur les lieux du crime à l'invitation de Myriam, Pio ignore les moulures et autres tentures qui décorent la pièce. Les circonstances qui l'amènent à cet endroit ne lui permettant pas de prendre le temps d'admirer le cadre cossu dans lequel évolue la branche paternelle de sa famille, dont il doute de vouloir la rattacher à son arbre généalogique.
Au final.
C'est la gorge serrée et la boule au ventre qu'il se rend à chaque étape de ce calvaire, tant les révélations sont accablantes dans cette partie de Cluedo sordide.
Devant le fameux vaisselier, aux allures d'autel consacré aux morts, constellé de photos d'hommes souriants, inconscients de l'ombre de la Faucheuse qui plane sur leur pas, Pio balaie du regard les ex-voto qui s'accumulent. Il reconnaît Marwan, posant fièrement en costume devant l'entrée de son école de commerce, et découvre un homme d'une cinquantaine d'années portant beau, polo et pantalon à pinces, tenant dans ses bras une version plus jeune et bronzée de Nanou.
Leurs cheveux sont mêlés, ébouriffés par l'insouciance, leurs mains posées sur la barre d'un catamaran.
L'homme a les yeux d'un noir profond et le profil de son nez, semblable au bec d'un rapace, ne laisse aucune doute sur son lien avec Frédéric, dont le cliché souvenir siège à sa droite.
Un sentiment de révolte teinté d'amertume l'accable soudain. Il demande alors, d'une voix dont l'intransigeance les heurte tous les deux :
- Depuis quand le sais-tu ?
Myriam baisse les yeux, mal à l'aise. Elle qui s'est toujours tenue le menton haut, ne cesse de courber l'échine à présent, pliant sous un poids qui ne lui appartient pas.
Ou pas totalement.
- Je ne savais pas, enfin je n'avais aucune certitude.
Elle montre la photo de Frédéric, fier et droit, une médaille autour du cou.
Un dossard jaune vif qui habille son torse.
Des baskets d'un rouge pétulant aux pieds.
"Une brève image de forêt roussie par l'automne s'impose dans l'esprit de Claire. Un flash de couleur jaune fluo et rouge criard"
Pio frissonne en pensant à cet extrait du roman qui l'accompagne au quotidien dans son périple aux allures de conte étiologique. Une mise en abyme fascinante et éprouvante, terriblement addictive mais aussi extrêmement embarrassante.
Douloureuse.
Une Bible, en quelque sorte, texte sacré tantôt boussole, tantôt fardeau.
Qui le hante, sans cesse, et répond à moins de questions qu'il n'en pose, en définitive.
La voix de Myriam le tire de ses pensées :
- Je l'ai souvent vue cette photo mais Nanou n'en parlait pas… et avant l'année dernière, je n'avais jamais posé de questions ni… fait le rapprochement…
Jusqu'à la lente métamorphose physique de Pio, en vérité.
Elle continue, cherchant ses mots pour essayer de chasser le malaise diffus qui l'avait saisie quand la ressemblance avait émergé de ce cliché, et ce, alors qu'elle était en deuil de son frère.
Marwan, le fils prodigue, le grand frère adoré, fauché en pleine jeunesse à l'âge de vingt-cinq ans au volant de son bolide, des analyses toxicologiques sans équivoque et un passif psychologique lourd faisant planer l'ambiguïté sur l'aspect accidentel du drame.
Son attirance pour la gent masculine et le stress engendré par une carrière dans la finance, l'une invalidée, l'autre favorisée par la puissante figure paternelle, ayant pulvérisé l'appétit de vivre de l'enfant chéri.
Le jumeau à son tour sacrifié.
Sa photo, que Nanou venait de rajouter à sa funeste collection personnelle, avait attiré son attention sur les portraits voisins, provoquant un trouble lancinant. Elle n'avait pas osé en parler à Céline, emmurée vivante dans son chagrin, et avait attendu plusieurs mois avant de formuler la question qui la taraudait, frêle obsession inconsciente à laquelle s'accrocher dans le marasme de l'affliction.
Il avait fallu une autre perte, quelques mois plus tard, pour cela.
***
Elle repense à ce coup de fil à sa mère, en pleine retraite dans un ashram quelconque paumé dans les Vosges. C'était il y a près de neuf mois. Le constat que leurs retrouvailles et autres prises de contact n'avaient plus lieu que lors des enterrements avait été cuisant.
Surnageant dans les paperasses inhérentes à la succession de son père dont la réussite avait été aussi vertigineuse que sa débâcle se révélait profonde, elle avait demandé de l'aide à sa mère, espérant compter sur celle qui avait géré les affaires pendant tant d'années.
Peine perdue, celle-ci cherchant la lumière et la consolation dans la méditation et autres pratiques spirituelles à la mode, n'avait plus aucun intérêt pour les questions bassement matérielles d'un époux qui avait failli l'emporter dans la ruine. La perte de son fils chéri et de tous les espoirs qu'elle misait sur lui l'avait dépouillée de sa substance, laissant une coquille vide que toutes les promesses d'apaisement, aussi douteuses soient-elles, avaient tôt fait de venir remplir. Si elle pouvait comprendre la douleur et ses dérivatifs, Myriam n'acceptait pas l'isolement que ce deuil avait provoqué, ou plutôt, renforcé, tant il est vrai que la relation mère-fille n'avait pas attendu la perte d'un enfant et d'un frère pour se distendre.
Myriam avait pleuré la perte de son jumeau, l'autre partie d'elle-même, sans espérer l'apaisement des bras de la mère qui les avait portés tous les deux, trop occupée cette fois à charrier son propre chagrin ; sans bénéficier, non plus, de la présence consolante d'un père, retourné dans sa terre d'origine où il espérait se faire oublier des autorités.
Faire taire sa culpabilité, aussi.
A présent, elle gérait son héritage problématique, compliqué par la distance et la situation.
Seule.
A nouveau.
Profondément blessée par ce manque de considération de son illuminée de mère, qui finissait par devenir encore plus perchée que celle de Pio, elle posa cette question qui la taraudait depuis des mois, pressentant une provocation qui saurait la tirer de sa béatitude égocentrée.
Elle ne fut pas déçue du voyage.
- Au fait, je voulais te demander. Tu sais la photo que Nanou a sur son buffet, à côté de celle de son défunt mari, l'homme en fluo avec sa médaille autour du cou.
Un ange passa, de ceux qui s'effondrent après un réveil trop brutal…
- Oui ?
Le ton de sa mère se fit plus dur, ancré et légèrement suspicieux.
- C'est son…
- Fils oui, Frédéric.
Tranchant et nerveux.
- Tu l'as connu ?
Un autre silence se fit. Etaient-ce des bols tibétains qu'on entendait au loin, égrenant le silence de leurs sons plaintifs et horripilants. Comment diable pouvait-on trouver ça relaxant ?
- Chérie, nous avons été mariés.
Myriam encaissa le coup, mais se rendit compte que sa main tremblante avait lâché le stylo qui bavait à présent copieusement une mare d'encre noirâtre sur l'acte de décès de son père, engloutissant peu à peu les caractères arabes qui avaient conclu son existence terrestre. Diluant jusqu'à son existence, même.
- Mariés ?
- Oui, on s'est connu ados, Nanou était une amie de ma mère. Bref, on sortait ensemble, puis ma mère est morte…
Déglutition.
Soupir.
Qu'il était lourd le poids de l'affliction.
- On s'est mariés à la fin de nos études…
- Et ?
- Et ce salaud en a engrossé une autre alors qu'on essayait de faire un enfant depuis des années.
Le langage de sa mère la choqua mais moins que la vérité qu'il véhiculait. Myriam comprit alors pourquoi elle parlait d'eux, ses jumeaux chéris, comme de sa revanche sur la vie… Elle n'osa, tout d'abord, pas en demander plus. On sentait que tout le bénéfice de la retraite spirituelle et de la détox au thé vert s'était fait la malle sur une seule évocation.
Pourtant, c'était plus fort qu'elle, il avait fallu qu'elle sache…
- Et cet enfant ?
- Oh un garçon je crois, j'ai jamais voulu en savoir plus. Cette femme a disparu avec le bébé, il est parti la retrouver et… Il s'est suicidé.
Myriam fut ébahie.
Elle sentit poindre une vague nausée.
- Mais pourquoi ?
- Dieu sait ce qu'il s'est passé entre eux… mais il était malade Myriam… et il était faible… fin de l'histoire.
Elle ne précisa pas qu'en réalité, l'histoire était loin d'être terminée.
***
- C'est pour ça que tu t'es éloignée de moi ?
Pio fracasse le silence dans lequel ses réminiscences l'ont plongé. La question qu'elle ne voulait pas entendre a été posée. Ses mâchoires se contractent, elle-même est dans l'incapacité de discerner l'impact qu'a eu cette révélation sur son comportement.
Elle esquive :
- Ça ou le reste…
Ses épaules se soulèvent pour illustrer le doute. Après tout, les raisons de faire exploser leur couple n'ont pas manqué. A croire qu'ils étaient maudits, finalement…
Eux aussi.
Il a envie de la prendre dans ses bras, de retrouver l'odeur de jasmin de ses cheveux et la douceur de sa peau. De se nicher dans le creux de son cou, titiller le lobe de son oreille de la pointe de sa langue, pour faire trembler son corps de rire et de désir. Mais cette révélation lui fait l'effet d'un sac de ciment dans le bide, qui le cloue sur place. A mesure que les connexions entre leurs deux familles se font jour dans un inextricable fouillis de ramifications secrètes, un malaise insaisissable grandit en lui. Il n'ose verbaliser la situation, de peur que les mots posés ne rendent la situation irrévocable.
Le fait est qu'elle l'est déjà.
Finalement, c'est Myriam qui tranche, comme souvent d'ailleurs, ancrant le contexte dans la réalité.
- Je suis la fille de l'ex-femme de ton père biologique.
Ce à quoi il répond, piqué au vif :
- Je suis le bâtard qu'a eu l'ex-mari de ta mère avec sa…
- Pio !
Sa main se pose sur son bras comme pour calmer le jeu et éviter la valse des insultes. Il ne réagit pas, les yeux écarquillés devant l'obscénité de la scène qui se déroule devant ses yeux. Comme s'il assistait à tout ça en direct, témoin muet d'une pièce jouée il y a plus de vingt-cinq ans. Lecteur voyeur d'une romance narrant l'origine de son monde.
- Maîtresse…
Ce n'est pas le mot qui lui était venu à l'esprit en premier, mais la décence lui a fait opter pour un autre terme. Dans son for intérieur pourtant, une phrase lue quelques jours auparavant retentit :
"Et faire taire, enfin, ces mots qui tournent en boucle dans sa tête :
"Huer, prostituée, salope"
- Bien joué, maman ! conclut-il avec un air de dégoûté.
- Elle n'est pas la seule à avoir fauté, indique avec douceur Myriam, qui étrangement ne s'est jamais sentie aussi proche de Clarisse qu'à ce moment.
Pio ricane, désabusé.
- Ouais, 1 partout, balle au centre, et tant pis pour les victimes collatérales.
Pio pense à Céline, et à Paul. Il n'avait jamais recoupé les dates mais… sa mère et lui étaient mariés à ce moment-là…
Comme dans le roman…
Frédéric n'était pas une relation pansement post-divorce qui avait mal tourné, aboutissant à une grossesse non désirée. C'était une aventure, une trahison, une faute. Le péché qui avait détruit le mariage et la famille de Clarisse.
Et lui, en était le fruit.
Daniel savait-il tout ça ? Avait-il percé la vérité sous le fard de la fiction ? Avait-il aimé Clarisse sans la juger, lui, ce que Pio se sent soudain incapable de faire à cet instant précis ?
Il comprend d'ailleurs que son frère aîné se soit toujours montré si froid avec lui, des deux enfants qui le précèdent, c'est sans doute Léo qui a le plus souffert de l'implosion de son cocon.
L'inconséquence de ses géniteurs le dépasse, notamment maintenant qu'elle a des répercussions sur sa propre vie.
Mais auraient-ils pu le prévoir, ces deux amants impossibles aux allures d'âmes damnées ?
L'envie de savoir, tout, même le plus obscène, le plus sombre, le plus honteux, le démange. Lui qui, jusqu'à ce jour, n'avait jamais posé de questions. Ou pas les bonnes. Sentant peut-être inconsciemment que les réponses risqueraient d'écorner l'image de sa mère et dans le même élan destructeur, son estime de lui.
Un monologue pervers se joue dans sa tête :
Est-ce que ces petites sauteries avec ton kiné valaient le coup, maman ?
Et toi Frédo le coureur, ma daronne était assez bonne pour risquer de tout perdre pour elle ?
Son langage est cru, provocant, agressif, à l'image de son envie de confronter Clarisse, lui faire baisser la tête, lui faire monter le rouge de l'humiliation aux joues. S'engouffrer dans la brèche de sa carapace de femme forte et fière et faire couler le pus de la culpabilité. Ce poison dont il a senti la présence dans son sang toute sa vie, comme une saloperie de maladie génétique.
En plus de celle de Frédéric et de sa lignée, dont il a été épargné.
Un doute l'assaille soudain, on lui a dit qu'il avait été emporté par sa pathologie mais…
- De quoi il est mort ?
Myriam fait semblant de ne pas comprendre la question. L'état de nervosité et d'aigreur dans lequel ces révélations ont plongé Pio, l'effraye. N'en a-t-elle pas déjà trop dit ? Est-ce vraiment son rôle de lui raconter ça ?
Pio insiste, la colère le rend opiniâtre. Il n'a pas encore lu le tome deux de ce qui ressemble à la biographie ténébreuse des prémices de sa vie, mais veut savoir le fin mot de l'histoire. Maintenant.
- Je ne sais pas, rétorque-t-elle fermement pour couper court à la conversation.
- Ne me mens pas toi aussi…
Ses mains élancées mais puissantes enserrent les fins poignets bruns qui portent encore la chaînette offerte par Clarisse au dernier Noël et à laquelle pend, entre autres breloques, un petit gland doré.
Le jeune femme est ébahie. Où est le Pio doux et serein qui a fait chavirer son cœur cinq ans auparavant ? Quel est donc l'esprit qui le possède et le rend si sec, dur et triste…
D'un chagrin sombre et malsain.
Incapable de supporter la contrainte physique sans ressentir une violence dévastatrice monter en elle, Myriam lâche l'info sans mâcher ses mots :
- Il s'est jeté d'une falaise…
Pio lâche son étreinte, abasourdi par l'annonce.
- Il s'est… suicidé ?
Une prise de conscience qui le brise, c'est sciemment que son géniteur l'a abandonné.
- Sa maladie…
Raclement de gorge. Elle continue :
- Son temps était compté.
- Daniel aussi… Et pourtant il s'est battu…
… pour moi, continue-t-il en sourdine.
Oui, Daniel avait tenu pour lui, pour Clarisse. C'est seulement quand Pio, une main sur son front déjà froid et ridé par la souffrance du cancer qui depuis des mois, des années peut-être, à bas bruit le grignotait, lui avait assuré qu'il pouvait partir en paix, son devoir accompli et son cœur plein de l'amour de la famille qu'il avait choisie, que son père avait lâché prise.
Pio ferme les yeux, envahi par l'émotion à l'évocation du dernier soupir de l'homme qui l'avait élevé. Inévitable comparaison avec la fin de celui qui l'avait engendré.
Il continue d'une voix blanche, pressentant malgré lui une synchronicité de plus dans ces deux destins parallèles :
- Il… est mort où ?
Myriam baisse les yeux. Ce détail, ce n'est pas Céline qui lui a raconté. Perturbée par ces révélations en cascade, sitôt son appel terminé ce jour-là, elle a fait des recherches qui n'ont abouti à rien d'autre qu'à trois lignes dans les archives d'un journal local.
Sa curiosité la perdra. Sa culpabilité de n'avoir pas été présente ce jour-là, aussi.
Elle articule le nom de cet endroit qu'elle ne connaît pas mais dont elle sait la portée symbolique.
Du moins en partie.
- Au prieuré de Ganagobie.
La bouche du jeune homme s'ouvre de stupeur. Il revoit sa sœur lui chuchoter de s'éloigner de la grande croix du promontoire qui jouxte l'Abbaye… le jour des obsèques de son père, Daniel, le viking blond.
Sa mère a perdu deux des hommes de sa vie au même endroit à vingt-cinq ans d'intervalle. Et tout le monde, sauf lui, semble au courant de ce mélo tragique qui a enfanté l'homme qu'il est aujourd'hui.
Tout à coup, il a envie de hurler, pleurer, tout à la fois.
Pour lui, le bâtard nié par un père puis quitté par l'autre, tous deux rongés par la maladie.
Pour elle, abandonnée deux fois par celui qui avait provoqué sa perte, puis par celui qui l'avait sauvée.
Pour eux, ses pères à qui il aura survécu malgré tout.
"You can get addicted to a certain kinda sadness
Like resignation to the end, always the end"

