Chapitre 17 :
I'm weak but I'm OK with it

."I gave in to my darker side
Sometimes falling feels like a climb
And I'm not scared to fall flat
'Cause I'm way too weak to combat"
Il n'a pas bougé de la journée. Tapi dans l'obscurité de son studio dont les volets sont toujours clos, Frédéric gît dans un semi-coma sur le grand lit défait. Une migraine fulgurante l'a cueilli de bon matin, rendant la lumière éblouissante du soleil provençal particulièrement insupportable. Le moindre rai de clarté perçant par les lamelles des vantaux, le plus petit bruit de l'extérieur traversant les épais murs de pierre constituent des agressions d'une violence inouïe dont il tente de se protéger à tout prix.
Il est un vampire.
Un vampire qui vit comme un rat.
En début de soirée, la douleur est atroce.
Dans sa tête mais aussi dans ses jambes. Son mollet droit est tétanisé, figé dans une crampe sans fin qui l'empêche de poser son pied. Sa jambe gauche, quant à elle, semble être dotée d'une vie propre, prise de mouvements saccadés et incontrôlables.
Possédée.
Il se consume. Les larmes qui perlent de ses longs cils sont brûlantes, de la lave en fusion qui roule le long de ses joues râpeuses.
Des flammes dansent autour de lui, et l'origine du foyer est dans son corps même.
Une odeur de brûlé.
Il croit entendre des cris, des lamentations.
Des prières.
Épuisé par son combat, il rend les armes et gobe un cocktail détonant de médicaments pour faire taire la crise. Chaque cachet qu'il avale avec gloutonnerie est un constat d'échec amer et une prise de conscience violente de la dégradation fulgurante de son état.
Il s'endort dans le linceul de ses draps trempés de sueur, et trouve pour quelques heures un peu de paix et de soulagement.
Il émerge peu avant huit heures, le lendemain.
La douleur est atténuée, assommée par la dose d'anti-douleurs qu'il a ingurgitée, mais toujours présente, quelque part, prête à surgir pour le dévorer. Profitant de cette accalmie, il se décide à se doucher enfin, goûtant le délassement offert par l'eau tiède avec le même plaisir qu'après une course.
Depuis quand n'a-t-il pas couru d'ailleurs ?
Sa tentative de trail avorté date d'il y a près d'un mois, et tous les entraînements qu'il a tentés depuis sont devenus, jour après jour, de plus en plus difficiles à gérer, et ont fini inexorablement par s'espacer. Les paysages du coin sont un pousse au crime permanent tant l'envie de dévaler les pistes dans cette nature riche et luxuriante, si différente de celle qu'il a connue jusque-là est obsédante, pourtant chaque tentative est un véritable pugilat dont il ressort exsangue.
Il doit trouver un nouveau spot, et se décide à courir dès le soir-même, que sa carcasse le veuille… ou non.
Un corps ça se discipline.
Il empoigne son téléphone qui vient de vibrer en faisant trembler le silence et la table sur laquelle il est posé. Sa main est hésitante. Il attend le compte-rendu du médecin.
Il est descendu deux fois sur Marseille depuis les analyses de Pio fin août pour refaire des tests, rencontrer des grands pontes, revivre un passé dont il avait, vainement, tenté de se séparer.
De fuir.
Sa grande spécialité.
Courir, toujours.
Courir, loin.
Il ne se fait pas beaucoup d'illusions sur le verdict, l'avantage et l'inconvénient d'être soignant soi-même c'est qu'il est difficile de vous mener en bateau. Surtout que les effets de cette maladie ne l'ont pas épargné ces dernières années. La lente déchéance de son père le hante chaque jour. Lui, inébranlable, fort et confiant avait perdu son combat de la pire des manières, lâché par son corps, son cœur et sa tête.
Vaincu.
Se pardonnera-t-il un jour de n'avoir pas été là pour lui ? D'avoir voulu fuir le spectacle de son futur déclin ? D'avoir refusé l'inéluctable ?
Amer, Frédéric reconsidère l'espace d'un instant son choix de carrière.
Quel cynisme.
Devenir kiné pour finir handicapé…
et fou.
D'un geste du pouce, il débloque l'écran.
C'est un SMS de Clarisse.
Shoot de dopamine.
Soulagement.
Ses doigts retrouvent leur vigueur, il ouvre la conversation avec excitation.
"Rentrée crèche - stop - journée libre - stop - petit dej' ? - stop"
Il sourit, séduit par la forme du message mais aussi par son fond.
Il enchaîne :
"Ok - stop - café en route - stop"
La réponse arrive dans la seconde.
" 🙂 Je suis là dans vingt minutes"
Pris d'un regain de motivation, il change les draps et fait un ménage rapide.
Ses membres sont engourdis, ses gestes, lents, mais être capable de se mouvoir est déjà un luxe vu les dernières heures passées à croupir dans sa déchéance.
Vêtu d'un seul caleçon dont l'élastique qui baille au niveau de la taille trahit sa récente perte de poids, il s'active. Il ouvre les fenêtres dans l'espoir d'aérer la pièce avec la relative fraîcheur matinale et de remplacer l'odeur de sueur et de seum, par le parfum miellé des genêts qui poussent en grappe folle tout autour de la bâtisse.
La première chose qu'il voit quand il lui ouvre la porte, c'est la blancheur irréelle de sa robe qui réverbère l'éclat du soleil. Il en est presque aveuglé après ces derniers jours passés dans l'obscurité, terré comme un cafard.
La robe blanche.
Celle de l'orage du mois d'Août, de la voiture en panne.
La robe de la première fois.
Clarisse est évidemment rayonnante. La peau caramélisée, le camaïeu de gris de ses cheveux, tel un nuancier de nacre pour coquillages et la bouche d'un beau rouge coquelicot lui donnent un air de Madone tentatrice, à la fois pure et sensuelle.
Un bref instant, il se félicite d'avoir mis des draps propres.
D'une main, elle tient un sachet de viennoiseries, de l'autre, elle abaisse les lunettes de soleil qui dévorent la moitié de son visage et le reluque effrontément, avec une moue canaille.
- Hum, déjà chaud de bon matin ?
Frédéric prend alors conscience qu'il est toujours en sous-vêtement.
Vulnérable.
Il voit ses yeux, d'abord pétillants d'avidité, s'assombrir lorsqu'ils s'attardent sur les stigmates de la maladie : cicatrices, côtes saillantes, bleus. Sans parler des cernes profondes qui accentuent l'incandescence du regard de Frédéric, dans lequel brûle une flamme malsaine vacillant entre le désir et … la folie ?
L'air badin de Clarisse s'évapore pour laisser place à une expression soucieuse, qu'il prend pour de la pitié. A la recherche de sa prestance d'antan, il croise les bras sur son torse bombé, faisant jouer les muscles de ses biceps, le tout dans un effort désespéré de donner le change et détourner son attention.
Appuyé nonchalamment contre le chambranle de la porte, il dégaine un sourire carnassier de lover en carton :
- Cette robe me rappelle quelque chose…
Les lunettes reprennent leur place avec le petit rire gêné de celle dont la stratégie a été éventée. Il espère que l'examen minutieux de son anatomie auquel elle s'est livrée sans vergogne, s'est arrêté au niveau du nombril et que l'émoi qui tend le tissu de son caleçon est resté caché. Encore qu'il ait moins honte de sa virilité triomphante que du reste de son corps blessé.
Quand elle passe la porte, troublant l'air de son énergie voluptueuse, il tente :
- Je vais m'habiller…
- Non, ça ira, tu es chez toi après tout, conclut-elle malicieusement. Son ton est à nouveau léger et le coup d'œil qu'elle lui jette en biais, équivoque.
Pendant qu'il sert le café, elle pose son sachet sur la table et en profite pour détailler la tanière du loup solitaire.
Simple pour ne pas dire, spartiate, peu d'éléments indiquent qu'il vit ici depuis plusieurs semaines, si ce n'est la collection de paires de baskets aux couleurs tapageuses soigneusement alignées contre le mur et la pile de livres qui défie les lois de l'apesanteur près du lit. Des livres à la couverture sobre d'éditeurs inconnus qui n'ont clairement rien à voir avec des romans et dont elle imagine les pages écorchées au surligneur fluo.
L'endroit est chaleureux pourtant, les murs de pierres apparentes sont habillés de quelques aquarelles dignes d'illustrer des romans de Giono, l'enfant du pays, et la pièce embaume l'odeur doucereuse des genêts dont elle aperçoit la parure dorée par les fenêtres entrouvertes.
Il dépose les tasses fumantes sur la table et se tient derrière elle pour humer son parfum, mélange d'agrumes et d'herbes fraîches, avec toujours cette pointe de fleur d'oranger. La faim se déploie dans son ventre. Il pose ses mains sur ses hanches et se rapproche, collant son corps raidi par les spasmes douloureux dus à l'excitation contre l'exquise rondeur de ses formes.
Niant la souffrance qui se réveille, ses lèvres effleurent le creux de son cou, provoquant une décharge électrique qui hérisse la peau de Clarisse. Les deux poinçons laissés par ses canines sont toujours là, marque de propriété indélébile. Ça le met subitement mal à l'aise de voir les traces de sa sauvagerie sur elle, comme s'il avait profané un espace sacré et laissé des preuves de son sacrilège.
Pourtant, ce n'est pas la première fois qu'il prend possession d'elle, mais malgré leur célibat actuel respectif et la naissance d'un enfant commun, la notion d'interdit est toujours là, qui rend chaque rencontre toujours aussi intense, quasi mystique.
Elle pivote pour lui faire face et sent sa main lui caresser la joue avec une tendresse inhabituelle, à peine un effleurement. On dirait qu'il tente de maîtriser son geste sans savoir exactement ce qu'il souhaite dominer, son désir ou les tremblements dus à la maladie. Elle baise l'intérieur de sa paume en plantant son regard dans le sien. Puis, elle s'empare de ses deux poignets et, délicatement, embrasse chaque flétrissure qui ponctue sa peau : traces de piqûre, hématomes, griffures. Ses lèvres remontent le long des veines saillantes de ses bras, véritables frises chronologiques de ses antécédents médicaux.
Frédéric ose à peine respirer, de peur de troubler l'infini apaisement que lui procurent ces bisous magiques.
Une fois arrivée au sommet de son épaule droite, Clarisse continue sa patiente exploration jusqu'à son cou, pour clore cette mise en bouche par un profond baiser qui lui insuffle une énergie nouvelle. Calmement d'abord, ses caresses parcourent son torse avec subtilité pour petit à petit prodiguer des attouchements plus appuyés sur ses pectoraux, parcourir ses flancs puis remonter le long de son dos noueux. Bien qu'ils aient tous les deux envie et besoin de lenteur et de douceur, le tempo s'accélère malgré eux quand elle se met à jouer avec l'élastique de son caleçon et qu'en représailles, il mordille sa lèvre inférieure tout en empoignant ses fesses à travers cette fameuse robe qui n'a pas besoin d'être trempée par la pluie pour mouler ses formes. Elle se détache lentement, pour faire ralentir le rythme et se dirige vers le lit à pas chaloupés.
Fasciné par le balancement de ses hanches et de la vitalité qui se dégage de son corps en mouvement, Frédéric marque une pause pour se calmer avant de la rejoindre d'un pas léger. Piano piano, il dégage son corps de son écrin de tissus, les bretelles qu'il glisse délicatement le long de ses épaules, et qui peu à peu dévoilent sa poitrine dans laquelle il enfouit son visage, pour capter la douceur de la peau fine de ses seins. Son ventre rond se libère qu'il embrasse, à genoux devant elle, tel un pèlerin ivre de dévotion devant sa déesse. Sa reconnaissance est éternelle pour les miracles qu'il a enfantés et dont les vergetures sont les stigmates. Il continue ses dévotions pour son sexe et ses replis mystérieux, ce qui provoque des gémissements qui, pour une fois, n'ont pas besoin d'être étouffés.
Ils s'enlacent et sombrent dans le lit exhalant la lavande qui a servi à parfumer les draps.
Ils font l'amour, vraiment, et peut-être pour la première fois, sans crainte, sans rancune et sans culpabilité.
Ou presque.
Ils goûtent à cet instant de symbiose totale, percevant des odeurs, des goûts et des couleurs qui ne leur appartiennent pas, comme si l'expérience d'autres se greffait à la leur. Yeux dans les yeux, ils se découvrent comme si c'était la première fois. Il remarque alors avec attendrissement que ses joues rougissent au moment de la pénétration, quand elle réprime un sourire devant ses sourcils étrangement froncés juste avant de jouir.
Ils restent un moment dans les bras l'un dans l'autre, se délectant du silence et du temps qui leur offre cette bulle de douceur.
Sans doute la dernière.
Elle le sait et l'accepte.
Il le sait mais le nie.
L'envie obscène lui vient de garder pour lui et à jamais cette source fertile et abondante, de la tenir entre ses griffes et de se nourrir d'elle pour toujours ; quitte à la vampiriser, la souiller et l'épuiser puis l'abandonner exsangue, une fois repu.
Comme la dernière fois…
Comme toutes les autres fois, en fait.
La prise de conscience le cloue sur place.
Il prend son visage entre ses mains et plonge son regard dans ses iris couleur café. La même teinte que les siens, mais dont la lumière intrinsèque adoucit la nuance. Il veut sonder son être, plonger dans son âme comme il plonge dans son corps, avec la même force et la même volupté. Il s'attend à ce qu'elle renâcle, esquive ce regard inquisiteur qui cherche à profaner son intimité. Au lieu de quoi, elle sourit, d'un rictus empreint d'une confiance inébranlable, voire d'une légère ironie.
Quelle évolution depuis l'époque où elle baissait les yeux sous son regard inflexible, les joues rougissantes comme une écolière prise en faute.
Elle sait.
Pendant tout ce temps, ce n'est pas l'égalité qu'elle visait, cela n'a jamais été une option.
Il a compris, trop tard et de la plus douloureuse des manières, qu'elle est son maître et l'a toujours été.
Elle l'a toujours su.
Dans ses pupilles, habitées par les flammes, il lit la vie, la mort, le pouvoir et l'absolution.
Ça l'effraie, comme une peur primale qui le paralyse. Une coulée glaciale qu'il sent déferler le long de son dos.
Ça l'attire, comme le vide qui vous happe sur les hauteurs d'une falaise. Une attraction qu'il ne peut combattre et dont il sait qu'elle le perdra.
Il est déjà perdu.
Vissé à son regard magnétique, il voit sa propre finitude.
Elle sait.
Inconsciemment, sans aucun doute, elle a tendu la main au moribond, a accepté de partager un peu de son énergie, de sa lumière, de sa magie. Dans cette vie comme dans celles qui l'ont précédée. Pourtant jusqu'ici, il n'avait pas saisi l'étendue de son pouvoir à elle, ni la gravité de sa faute.
A lui.
L'ange déchu, qui aura eu, à l'instar des chats, sept vies pour trouver le pardon.
Jamais il ne l'a dominée à son insu. Il vient seulement de le comprendre.
Mais elle, elle savait.
D'où le sourire.
Des larmes roulent le long de ses joues à présent imberbes, bientôt sa vue est troublée.
Il écrase ses lèvres contre les siennes, et entre chaque baiser, chaque sanglot, il murmure :
"Pardon".

