Chapitre 11 : You made me pray
"I can't find my head
And I think that you're to blame
Gave me roses red
And the thorns came out to play"-

- Désolé de demander ça mais… au vu de la situation…
Ses mains caressent frénétiquement sa barbe à la recherche de la formulation adéquate. Sa rigueur professionnelle l'oblige à s'assurer une réponse claire même si l'évidence s'étale sous ses yeux.
Clarisse ne voit pas où il veut en venir, mais de constater son embarras la trouble. Elle l'encourage doucement :
- Allez-y Gabriel, posez votre question.
Va-t-il aborder le léger retard moteur de Pio, qui à quatorze mois, ne marche toujours pas ? Clarisse se mord l'intérieur de la lèvre en prenant conscience que ce qu'elle pensait être un léger décalage dans son développement, était peut-être le signe d'une pathologie plus grave. Quelle mère négligente, se fustige-t-elle dans ce cabinet, l'un des rares pourtant, où elle ne s'était jusqu'alors jamais sentie jugée.
Depuis l'annonce, ce qui n'était alors qu'un petit détail distinguant son cadet de ses deux aînés, explorateurs de la bipédie dès leur première bougie, s'est transformé en une angoisse profonde et obsessionnelle. Elle a compulsé nombre d'articles traitant de la maladie ces quarante-huit dernières heures, et ne cesse d'examiner son bébé et son comportement, à l'affût d'un indice, d'un signe, d'une marque de l'infamie, en espérant bien évidemment ne pas en trouver. Etrangement, les informations qu'elle a engrangées durant ces nuits de recherches solitaires, où la pénombre n'était troublée que par la lumière bleutée de son écran d'ordinateur et ses soupirs de panique, n'ont pas permis à son esprit de faire un lien entre l'affection et l'homme qui est à l'origine de son entrée fracassante dans sa vie. Il n'est qu'un messager qui ne semble pas lui-même souffrir du mal qu'il propage.
Elle est tombée amoureuse d'un des Cavaliers de l'Apocalypse.
Amoureuse ?
Vraiment ?
Consciente que son air soucieux ne fait que retarder la parole de l'homme de science, elle dégaine son plus beau sourire d'apaisement, l'un de ceux dont Frédéric a rarement eu connaissance depuis leur rencontre. Ce dernier en conçoit d'ailleurs une certaine amertume.
Le vieux docteur enlève ses lunettes et Clarisse sait ce que ça veut dire. Elle l'a vu faire à plusieurs reprises, ce qu'il va annoncer ne va pas lui plaire. Il va plonger dans le sien son regard bienveillant, que sa myopie avancée rend particulièrement doux, puis il va prononcer sa question délicate avec un air de martyr. C'est sa technique pour délivrer les diagnostics épineux et autres annonces difficiles.
"A Spoonful of sugar helps the medicine go down",
Il tousse puis se lance.
- Avant de commencer des examens invasifs dont les délais d'attente sont parfois inconcevablement longs, et … hum… considérant que Pio est déclaré né de père inconnu…
Légère crispation chez la mère, attente suspicieuse chez le père putatif.
- Est-il nécessaire d'envisager un test de paternité ? lâche-t-il, désolé, en fixant tour à tour les deux personnes qui lui font face.
Il a beau être myope comme une taupe, il distingue parfaitement les traits verrouillés que sa question a faits apparaître sur le visage de Clarisse. Fascinant de la voir passer de l'angoisse à la consternation aussi rapidement.
Un léger voile rouge colore les joues de la jeune femme. Son regard se perd alors dans les dentelles de calcaire de l'imposant rocher qui dévore la baie vitrée située derrière le médecin. Ici et là, des touffes d'herbes sèches s'agrippent à la roche, défiant le vent et le soleil au prix d'une résilience qui force le respect.

A croire que tous les bureaux de soignants sont placés devant les fenêtres pour permettre à l'esprit des patients de s'évader un instant.
Ou seulement au sien…
Une pointe de nostalgie se fait sentir. Elle repense aux houblonnières enneigées, et à cette époque lointaine où sa vertu n'était pas remise en question tous les quatre matins par des personnes chères à son cœur.
Pendant combien de temps expiera-t-elle sa faute ?
Elle se sent lasse des trahisons et regrette d'avoir déballé toute la situation à Gabriel lors de son appel paniqué du week-end. Jusqu'ici, elle avançait dans cette nouvelle vie parée de silence et de discrétion quant à son passé, la voilà à présent mise à nu et jugée.
Encore.
"Huer*" prononça l'homme en la pointant du doigt.
- Non !
La réponse de Frédéric est nette et sans appel.
Elle n'ose tourner la tête vers lui mais ce simple mot et son caractère catégorique provoque une vague de chaleur inouïe dans sa poitrine. Ses yeux se ferment pour donner à son corps toute latitude de s'imprégner entièrement de ce sentiment de victoire et d'apaisement.
Est-il en train de prendre sa défense ? D'assumer, enfin et avec force, sa paternité ?
Il continue d'une voix maîtrisée, celle de l'entrepreneur sûr de lui qui ne supporte aucune réplique. Ce ton qui exacerbe les sens de Clarisse, et provoque aussi bien l'excitation que l'exaspération, selon un contexte dont la pertinence lui échappe souvent.
- Ce ne sera pas nécessaire.
Le médecin incline la tête, soulagé. Il chausse ses lunettes et empoigne son téléphone.
- Je vais prendre contact avec le service de Génétique Médicale de la Timone, je crois que l'un de mes anciens camarades de promo y tient une consultation. J'espère pouvoir décrocher un rendez-vous sans trop tarder.
Il explique cela avec sa bonhomie habituelle mais évite soigneusement de regarder du côté de Clarisse. De toute façon, sa tête est à présent tournée vers Pio qui joue calmement dans le coin du cabinet dédié aux petits. Elle ignore ostensiblement son patron et celui qu'elle commençait à considérer comme un ami, n'offrant à sa vue que le rideau gris de sa chevelure qui suit la ligne de sa mâchoire contractée et laisse Frédéric gérer la fin de la consultation sans dire un mot.
Gabriel ne reconnait plus Clarisse, sa lumineuse secrétaire, dont l'humour désopilant et les réflexions impertinentes mais souvent justes ont redonné vie à son quotidien mortifère. A présent, elle est murée dans un silence blessé. Que ne donnerait-il pas pour la prendre dans ses bras, lui apporter le soutien en juste retour de celui qu'elle lui avait prodigué lorsqu'il flirtait avec l'abîme, le chagrin de la perte de son amour le faisant régulièrement vaciller entre deuil impossible et dépression chronique. Pourtant, il sent que ce n'est pas sa place, et ne comprend pas que l'homme qui se tient à ses côtés ne pose pas une main apaisante sur elle. Sans doute est-ce pour cacher les tremblements qui l'agitent subrepticement depuis le début de la consultation.
Ou la culpabilité.
Finalement, c'est avec soulagement qu'il voit le trio quitter son cabinet.
Aborder l'état de santé de Pio et sa filiation a ouvert plusieurs brèches chez Clarisse, mais il se convainc que c'est nécessaire et qu'elle lui pardonnera. Il espère du moins. Il se félicite par contre d'avoir gardé pour lui ses craintes concernant l'avenir de ce grand homme brun au regard sombre et au charme froid et ténébreux. Il lui rappelle l'illustration de cette carte d'oracle* que Clarisse lui avait tirée quelques semaines auparavant…
Contrairement à ce qu'il cache, avec un certain talent et une maîtrise de soi qui force l'admiration, les signes de la maladie sont visibles. Du moins pour lui. Il ne sait pas depuis combien de temps les symptômes sont apparus et à quelle vitesse il se dégrade, la chorée de Huntington pouvant mettre plusieurs années à devenir invalidante. Il pressent pourtant que Frédéric ne bénéficiera pas d'une échéance aussi longue.
Gabriel ferme les yeux dans l'espoir d'éviter l'afflux d'images héritées de ces longs mois de souffrances qui ont précédé la mort de son mari, rythmés par les soins, l'espoir et la résignation. Tout bas, il formule la prière qu'elle n'ait jamais à vivre ça.
* Huer = en alsacien, prostitué, femme de petite vertu, Citation du chapitre 14 de Pour quoi je brûle.
** Oracle (cartes) = jeu dont les cartes ont pour but de donner des conseils ou prédire l'avenir. La carte évoquée se réfère à celle du Maître dans le Symbolon.

