Ch. 8 : De larmes et de sang -
Le Pendu

Lugnasad
C'était la saison des récoltes, mais l'activité dans les champs et les vergers environnants s'épuisait tant les collectes étaient maigres. La saison avait été mauvaise, les fortes chaleurs installées depuis le printemps et la sécheresse associée avaient fauché les campagnes plus sûrement encore que la main de l'homme. Si les fêtes relatives à la fin des moissons avaient été maintenues par l'évêque afin d'assurer quelques réjouissances au peuple de la région, elles avaient été expurgées de tout symbolisme païen, encore très présent dans ces contrées. Un mécontentement sourd grandissait à mesure que les jours raccourcissaient.
La pleine lune d'août brillait haut dans le ciel, nimbant de sa pâle lumière la clairière et sa chaumière isolée. Une silhouette encapuchonnée frappa trois coups contre la lourde porte et attendit. Quelques minutes plus tard, la femme sortit, drapée d'un fin manteau et rejoignit l'homme à cheval. Elle avait pris soin d'apporter une lourde besace dont s'exhalait la fragrance doucereuse d'herbes séchées.
Après une course rapide les deux silhouettes atteignirent une autre chaumière largement éclairée. Des cris puissants perçaient à intervalles réguliers le silence de la nuit. La femme frissonna. Avant même d'avoir passé le pas de la porte, elle sut qu'une âme ici ne survivrait pas jusqu'au matin. Elle prit le temps de murmurer une prière à la mère, invoqua sa force, puis pénétra dans la demeure.
Une femme luttait avec la mort pour donner la vie. Ses cris faiblissants et sa couche imprégnée de sang illustraient la futilité de son combat.
- Pourquoi ne pas m'avoir mandée plus tôt, murmura la femme
L'homme haussa les épaules.
- La moisson…
Sans attendre, elle fit infuser des herbes calmantes dans de l'eau que la vieille femme recluse dans un coin avait pris soin de faire bouillir. Elles se reconnurent, l'une et l'autre ayant déjà eu commerce à maintes reprises.
L'homme reprit, d'une voix bourrue en pointant du menton l'aïeule qui s'activait.
- C'est la vieille qui a insisté pour vous appeler, ces histoires de bonnes femmes ne m'intéressent pas
Et il sortit dans la nuit sans un regard pour la parturiente.
A présent seules, la guérisseuse ausculta la jeune femme et tenta de cacher son émoi face aux signes d'une délivrance tragique. Avisant la vieille femme qui baignait le front de la jeune femme, elle demanda :
- Depuis quand est-elle grosse?
- Elle ne saigne plus depuis le Carême
- C'est trop tôt, murmura-t-elle, l'enfant ne survivra pas
La vieille femme acquiesça doucement puis s'abîma dans une prière silencieuse. On ne pouvait lutter contre la fatalité, mieux valait baisser la tête face à cette maîtresse aveugle et cruelle, de peur que son regard vous suive toute votre vie.
La guérisseuse tenta malgré tout de lui faire face, en essayant de sauver la mère de cet enfantement meurtrier. Elle entreprit de délivrer la jeune femme de son fardeau mais si le corps avait commencé le processus d'expulsion, la jeune mère, épuisée était incapable de l'aider. Il fallut se rendre à l'évidence, l'enfant ne quitterait pas cette matrice, berceau et tombeau, et la femme qui le portait, sombrerait elle aussi. Elle se résolut donc à s'incliner, elle aussi, et tenta d'offrir un soulagement à ce corps supplicié en lui administrant une décoction de pavot. Les cris diminuèrent peu à peu puis le silence froid de la mort figea la maisonnée peu avant l'aube.
Quand la porte s'ouvrit brusquement sur l'homme, ivre des libations nocturnes, les deux femmes baignaient la dépouille pour les derniers sacrements. A ses côtés, se tenait ce jeune prêtre, arrivé il y a quelques mois dans la région, et dont la mission était encore obscure pour ses ouailles. Il venait aux fêtes bénir les récoltes mais son air austère ne laissait guère place aux réjouissances. Sa charge consistait surtout à s'assurer qu'aucun débordement impie n'avait lieu. Sentinelle silencieuse des commandements divins mais surtout, lui-même s'en rendait compte chaque jour un peu plus, des ordres du clergé.
Convaincu par le jeune père rencontré en chemin, de l'accompagner afin de consacrer son nouveau né, le prêtre comprit qu'en fait de baptême, il était venu donner l'extrême onction.
- L'enfant? s'écria l'homme nouvellement veuf, devant la dépouille de son épouse
Pour toute réponse, la vieille femme baissa la tête à nouveau. Les mains nouées sur son tablier maculé de sang, la guérisseuse ne put décrocher son regard du ventre bombé de la jeune morte. Ayant échoué dans sa tâche d'apporter un héritier, sa mort vaine ne provoquerait aucune larme. Une colère soudaine jaillit dans le coeur de la sage-femme, une colère nourrie d'impuissance et d'injustice. Et dans son propre ventre, une douleur intense qui la laissa songeuse un instant.
Un message. Un avertissement.
Elle sentit alors les yeux des deux hommes posés sur elle. L'un cherchait son regard comme un signe de reconnaissance et d'apaisement, quand l'autre fixait avec horreur les larges tâches sombres qui l'habillaient.
Troublé par le sang, la perte d'un héritier et sans doute, par le vin dont il avait abusé, le paysan se mit à jurer. Dans un oubli total du respect dû à l'homme de Dieu planté à sa droite, il vociféra un tombereau d'injures vers la guérisseuse qu'il tenait pour seule responsable de sa perte.
Porté par la violence de ses paroles, il s'empara de la jeune femme avec brutalité pour la jeter hors de sa demeure. Empêtrée dans ses robes, la femme vacilla et tomba durement sur la terre craquelée dont la poussière recouvrit le sang séché sur ses bras.
- Hex ! Il vaut mieux pour toi que tu ne croises plus ma route
Le paysan cracha en direction de la jeune femme agenouillée à terre avant de retourner chez lui.
Percluse de fatigue et de honte, la guérisseuse ne put bouger pendant de longues minutes. A la douleur sourde dans son ventre s'ajouta un frisson désagréable qui parcourait son dos. Elle tremblait.
Puis une main se posa sur elle et la souffrance disparut.
Quand elle leva la tête, le prêtre lui faisait face de toute sa hauteur, rigide et froid. Puis il tendit sa main pour qu'elle y prenne appui. Une fois qu'elle fut debout et prête à reprendre la longue marche jusqu'à sa clairière, il lui murmura un verset pour accompagner son départ :
"Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous. Nettoyez vos mains, pécheurs; purifiez vos cœurs, hommes irrésolus." (Jacques 4:8)
Sans un mot, elle lui tourna le dos. Le message était passé.

