Ch. 14 : Hex - L'Impératrice
Yule
Quand ils vinrent la chercher, le gel recouvrait d'un fin voile blanc les arbres nus. Le soleil ne parvenait pas à percer les lourds nuages gris. Seule la lueur vacillante de leurs torches et leurs sourdes vociférations troublaient le silence froid de ce début d'hiver. Les festivités du retour de la lumière et de l'espoir viendraient bientôt, mais les flammes, ce jour-là, étaient porteuses de souffrance et de mort. La nuit la plus longue de l'année.
La jeune femme ne fut pas vraiment surprise de leur venue. Ces dernières semaines, les rumeurs de chasses n'avaient cessé de prendre de l'ampleur, des traques dont les proies servaient à nourrir la vindicte populaire. Malgré son isolement, les mauvais augures avaient trouvé un moyen d'arriver jusqu'à elle. Partout, des bûchers fleurissaient dans les clairières gelées, un sang innocent irriguait la terre engourdie et des cendres volatiles tombaient du ciel vengeur en lieu et place des flocons de neige. Ses propres visions ne cessaient de la tourmenter, la nuit mais aussi le jour, et ses prières ne faiblissaient pas.
Pourtant, lorsqu'ils furent à sa porte, menés par la vengeance et les médisances, elle n'eut pas peur. Sa fille était en sécurité chez une parente éloignée et bigote, qui, elle le savait, lui ferait prendre le voile à la première occasion. C'était d'ailleurs la condition implicite de son accueil. Une vie recluse, loin de la folie des hommes et des affres de la tentation, ne constituait pas un sort si misérable finalement. La Mère avait plus d'un visage, et si la petite y trouvait un écho dans la figure de la Vierge, sa foi pouvait perdurer. De plus, on disait le couvent voisin doté d'un jardin incroyable. Le port du voile semblait rendre le commerce des plantes plus honorable et sécure pour celles qui le pratiquaient.
Pour l'enfant en elle, la certitude de sa survie puisée au plus profond de son intuition, adoucissait la perspective du sort qui l'attendait. A la fois geôlier et bourreau, il avait empêché toute fuite dans la crainte d'un enfantement prématuré et lui vaudrait, plus que toute pratique magique et fantasmée, la condamnation du jury. Pourtant, et sans qu'elle sache exactement par quelle sorcellerie, il allait naître, vivre et grandir, et porter le souvenir de la sorcière des Houblonnières.
Elle sut bien avant de les voir, que se débattre, se révolter, crier ne mènerait à rien, si ce n'est à dilapider le peu de force qui lui restait et qui lui serait nécessaire pour survivre le temps nécessaire. Elle se laissa faire, docile et résignée.
Son seul regret au moment où les mains rugueuses s'abattirent sur elle fut son absence. Où était-il lors de ce déferlement de violence et de paroles haineuses, fureur bien superflue tant son abnégation conférait à la passivité. Que faisait-il quand, armée de son seul courage et tête haute, elle marchait sous les quolibets et les crachats ?
Avait-il cru aux commérages?
- Hex, avait tonné le chef de meute lorsqu'elle avait ouvert sa porte
- Huer, avait ajouté le paysan veuf de l'été passé en pointant son ventre
Doutait-il au plus profond de son âme de sa paternité?
Quand elle chuta sur une plaque de givre, les mains crevassées par le froid protégeant son ventre du choc, personne ne l'aida à se relever, pas même le jeune garçon terrifié qu'elle avait soigné d'une infection à l'automne dernier. Il baissa ses yeux bleus où se reflétait la flamme de la torche qu'il portait et s'éloigna en la laissant à terre.
Le reverrait-elle jamais, son amant de Beltane?
Sur son chemin de croix jusqu'au village, parcouru à pieds, les cheveux au vent malgré le froid, elle maintint son regard droit, ne prêtant aucune attention à la foule hurlante qui peu à peu se forma sur le passage du lugubre cortège. Le corps entravé et l'esprit prisonnier des souvenirs d'une étreinte au bord d'un lac cheminaient de concert dans la pénombre.
Lorsque le premier crachat atteint sa joue, elle se demanda :
Assisterait-il à sa déchéance?
Aurait-il une larme pour elle et de la miséricorde pour l'enfant?
Puis l'obscurité l'engloutit.

