Chapitre 10 : Le Lac


A travers les branches de pins, il vit sa silhouette gracile s'ériger dans l'eau turquoise du lac. Ses longs cheveux libérés du voile coulaient en une cascade ténébreuse le long de son dos nu jusqu'à la naissance de sa croupe qui dépassait à peine de la surface de l'eau. On aurait dit une ondine ou quelque autre créature de légende qui, enfant, peuplaient les récits que lui contait sa nourrice.

Suivant un étrange rituel, elle prit de l'eau entre ses mains jointes en une coupe, les porta au niveau de son visage, de son torse et de son ventre. Puis elle but.

Ensuite seulement, elle s'immergea entièrement dans l'onde glaciale de ce lac de montagne, dont la surface paisible, frappée par les rayons du soleil, brillait de mille reflets ardents.

Il se surprit à espérer qu'elle se tourne vers la rive lors de ses ablutions, afin d'offrir à sa vue la face cachée de son corps. Semblant entendre sa prière, ou plus vraisemblablement, un bruit suspicieux dans les alentours, elle se retourna, les bras croisés sur la poitrine, en un geste vain de protection. Ses yeux scrutèrent les berges et s'arrêtèrent un long moment sur le bosquet où le jeune homme s'était tapi, perclus de honte à l'idée d'être surpris. Suffocant dans l'odeur dense de la sève de conifères qui le cernait, il ferma les yeux, dans une tentative puérile de disparaître à sa vue.

Il ne releva la tête que lorsqu'il l'entendit à nouveau fredonner. Ce fut pour être frappé à la vue de son corps entièrement nu, oint par les flots, avançant vers la petite plage de rocailles où elle avait laissé son habit sécher. Il rougit violemment au spectacle de sa peau d'albâtre et de ses attributs intimes étalés ainsi à son regard concupiscent.

Un violent désir lui vient auquel il ne céda qu'une fois la sœur partie vers le campement. Allongé dans les herbes odorantes, il se soulagea, le visage offert au jugement des cieux. Quand il obtint satisfaction, le corps parcouru de frissons de jouissance, il sentit des gouttes de bruine piqueter son visage. Une ondée purificatrice bienvenue pour le laver de la honte qui le tenaillait. Ce fut sous les lourds nuages anthracite qui avaient pris place dans le ciel azuréen qu'il rejoignit lui aussi leur campement provisoire.


Ils reprirent alors la route sans un mot. Tout au long de la journée, le jeune homme évita d'adresser la parole ou même de regarder sa compagne de route. Alors qu'ils partageaient la même monture depuis la perte déchirante de son cheval deux jours auparavant, se relayant à pied pour soulager régulièrement la bête de leurs deux poids cumulés, il choisit d'avancer uniquement à pied, lui laissant sa monture pour elle seule et ce pour le reste du voyage. Il avait accepté la lenteur qu'induisait la situation, conscient que son empressement antérieur avait été la cause de sa perte. Le baiser échangé lors de cette nuit atroce, qu'ils passèrent sous silence d'un accord tacite, et les jours de chevauchée commune sur le même destrier l'avaient profondément bouleversé. Son parfum de chèvrefeuille et de myrrhe, butin de ses cueillettes dûment répertoriées dans son herbier, les mèches rebelles de ses cheveux qui régulièrement se dérobaient de leur prison de lin, le mystère de ses origines qu'il n'avait pu percer à jour malgré la complicité nouvelle qui teintait leurs échanges, la proximité de son corps défendu et consacré, tout cela attisait en lui une fièvre irrépressible.


La crainte que ses yeux ou son comportement trahissent son désir de volupté le tenait éloigné d'elle, et elle respecta cette distance, troublée elle aussi par ses propres ressentis. A plusieurs reprises pourtant, elle se surprit à observer avec une acuité nouvelle son dos droit qui apparaissait dans son champ de vision, marchant d'un bon pas quelques mètres devant son cheval. Sa nuque fine surmontée d'une épaisse chevelure bouclée d'une teinte encore plus sombre que la sienne, sa silhouette grande, athlétique mais douce comme ce visage aux joues pleines qui le caractérisait.


Cet ensemble d'attributs convoquait dans son esprit les figures masculines qui avaient marqué son enfance; des spectres, à peine des images et des sensations. La douceur et la jovialité de son père notamment, avec qui elle avait tant appris, cet ange gardien dont elle espérait que son âme avait été rejointe par celle de sa mère quand celle-ci avait quitté ce monde après tant de souffrances.

L'espoir de leur réunion dans ce que les sœurs nommaient paradis avait rempli moult prières ferventes qui faisaient l'admiration des autres novices. La voyant ainsi prier, nuit et jour, sa foi ne pouvait être mise en doute. Quant à la béatitude ressentie lors de ces songes où elle ressentait leur présence et entendait leur voix, d'aucuns l'avaient attribuée à sa Foi dans le Seigneur alors qu'il n'en était rien. Seule la croyance en la protection de ses parents sur elle et de leur présence à ses côtés dans les ténèbres lui avait permis d'accepter son sort avec résilience.

Elle avait compris le choix de sa mère de l'envoyer au couvent, quand bien même les règles de la réclusion avaient été d'une violence sans nom pour l'être libre qu'elle avait été durant son enfance. Renoncer aux pratiques apprises et aux rituels célébrant la Nature et ses bienfaits avait été un déchirement. Pourtant, force fut de constater que ce cadre rigoriste et hiérarchisé, ces murs de pierre infranchissables et ses sœurs qui à chaque instant l'entouraient, avaient été un fidèle rempart contre un monde obscur et décadent.

Un monde de brutalité, de tentation et d'hommes veules aux désirs sombres.


Comme celui qui avait précipité la chute de sa mère et l'avait jetée, de sa propre main peut-être, dans le brasier qui l'avait consumée.

Elle s'était souvent demandé s'il avait eu l'opportunité d'utiliser les plantes qu'elle lui avait confiées lors de sa venue chez cette tante acariâtre qui l'avait recueillie quelque temps.

Personne n'avait jamais plus prononcé le nom de sa mère, un nom qu'elle-même, dernier témoin de son existence, finirait par oublier. A peine avait-elle su sa terrible fin par des ragots murmurés au village. Elle supposa que l'enfant n'avait pas survécu à sa naissance, et sans doute en était-il mieux ainsi que de mourir dans sa matrice en feu.

Très vite, elle fut placée au couvent voisin, tel que lui avait prédit sa mère et elle apprit à mentir sur son origine pour ne pas éveiller de soupçon.

Lentement mais sûrement, sa rancune pour l'inquisiteur avait grandi dans son cœur, noircissant ses pensées d'un tumulte de sang et de cendre. D'ogre terrifiant qui avait dévasté son existence par son appétit obscène, il avait pris peu à peu, et à la faveur des cours d'enseignement biblique quotidiens, les traits de l'ange tentateur et déchu. Lucifer lui-même. Sans doute était-ce là, la seule accusation lancée contre sa génitrice qui aurait pu être fondée, avoir été séduite par le Diable et lui avoir cédé.

Cela méritait-il la mort par les flammes ?


Les yeux rivés sur ses épaules larges couvertes d'une lourde cape de laine noire, l'évocation de l'homme de foi ténébreux se fit plus vive encore. Elle repensa aux vœux prononcés à l'issue de son noviciat. La chasteté lui sembla alors le meilleur garde-fou contre les affres du désir et la chute qu'il entraîne inexorablement.

Au moment où le doute s'immisçait dans son engagement, elle espéra tenir cette promesse.


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