Ch. 19 : Une rage sommeille - 

L'Empereur

"Sais-tu

Que là sous ma poitrine

Une rage sommeille (une rage sommeille)

Que tu ne soupçonnes pas?"





Le timide soleil printanier caresse sa peau nue et le vent joue avec ses longs cheveux. Elle se sent bien, surplombant les vastes étendues d'émeraude des champs environnants.


"I might float for a second through the shadows of my reason

For my own, my own on the rainbow above the ocean"


La musique lancinante qui s'échappe de ses écouteurs, malgré son volume indu, couvre difficilement le sifflement des bourrasques qui créent des vagues dans les parcelles de blé encore vert. Ce spectacle l'apaise, elle se croirait en bord de mer. De cette hauteur, elle voit le ciel se couvrir au loin, portant ses habits de pluie. Il faudrait qu'elle rentre avant que l'averse ne la surprenne sur le long chemin du retour, mais elle n'en a aucune envie. Ce moment de grâce, elle veut le savourer jusqu'à la lie. Sans compter qu'elle veut limiter les risques de croiser une connaissance, une voisine au regard suspicieux, perspective qui l'angoisse terriblement.


De retour chez elle, seul le silence l'attend. Comme tous les jours depuis un mois, elle entame son pèlerinage par la chambre de son fils, abandonnée. Ses vêtements en vrac sur le sol et le bazar abandonné sur son bureau lui arrachent le cœur. Elle n'a pas eu le courage de ranger les traces d'un quotidien qu'elle trouvait si lourd jadis, mais dont l'absence aujourd'hui lui pèse encore plus. Ses pas l'amènent ensuite vers la chambre de sa fille, même désordre, même regret, plus d'enfant à border. La douleur s'amplifie dans le manque. Comme tous les soirs depuis un mois, elle conclut son chemin de croix par la chambre conjugale. Depuis qu'il est parti, elle n'y dort plus, ne se sentant plus légitime à s'allonger dans ce lit seule. Elle campe dans la chambre d'amis à côté de ses maigres biens de consolation, jeux de Tarot entassés sur les étagères et piles de cahiers éparpillés autour de la banquette où elle dort. C'était sa tanière pour fuir l'agitation de son foyer, c'est devenu la cellule dans laquelle elle s'est constituée prisonnière. Coupée du monde.


Clarisse croise son reflet dans la psyché poussiéreuse qui trône dans un coin de la chambre. Elle caresse instinctivement la rondeur qui point sous la robe trop serrée qu'elle porte, ses vêtements de grossesse ont été donnés il y a longtemps et elle n'en a pas racheté… Le déni.

Le résultat du test date d'il y a à peine quelques semaines et la voilà qui entame son troisième trimestre. L'enfant ne cesse de prendre de la place depuis qu'ils sont partis, comme s'il voulait combler le vide. Elle le sent bouger sous sa paume et tente de repousser les larmes qui noient ses yeux. Les images de la dispute qui a précédé le départ, les mots prononcés, les cris, les pleurs et les mensonges inventés pour rassurer les enfants, tout lui revient à l'esprit avec une acuité nouvelle, tranchante, implacable.

Le regard d'un bleu si clair et lumineux de son mari terni par l'incrédulité et la colère la poursuit nuit et jour.


Ils sont partis la veille des vacances scolaires. Le coup de fil de l'agence immobilière et l'épaisse enveloppe qui gît depuis deux jours dans la boîte aux lettres sont autant d'indices qu'aucun retour en arrière n'est possible.

Il a crié sur elle, dans la rue, des mots qu'elle ne pensait jamais entendre dans sa bouche :

"Comment t'as pu faire ça Clarisse, t'es qu'une salope".


"Huer"

Elle revoit les mots tracés de sa main et frissonne.


La sonnerie du téléphone brise le silence empesé. Elle attrape le combiné où s'affiche le numéro de sa collègue. Le coup de fil hebdomadaire pour prendre des nouvelles, nouveau rituel vespéral depuis que Clarisse est en arrêt maladie. L'annonce de la grossesse et le départ de Paul et des enfants ont eu raison du peu de motivation qu'elle pouvait investir dans un travail qui depuis longtemps ne l'intéresse plus. Elle a décidé de couver son vilain petit canard, à l'abri des regards méprisants, en ressassant ses regrets et ses souvenirs. Ce bébé est un cancer qui chaque jour grandit dans l'ombre et dont le poids use son dos épuisé.

Atlas n'est qu'un petit joueur, porter le monde prend ici tout son sens.

Sa croix…


La sonnerie cesse.


Des coups résonnent à la porte.


***


Posté devant la porte close, il attend une réponse aux coups qu'il a donnés.

Un crachin persistant poisse l'air humide et froid.

Il réitère avec la patience détachée mais tenace qui le caractérise. L'oreille à l'affût du moindre mouvement à l'intérieur de la maison, le corps droit et discipliné pour mater la légère nervosité qui le gagne. Il a rôdé son discours depuis des jours, et sa logique implacable le gonfle d'une assurance nouvelle. Pourtant quand il la voit apparaître devant lui, un doute le traverse.


Elle n'a pas l'air particulièrement surprise de le voir et cela le décontenance. Sa robe ajustée et colorée met en valeur sa silhouette qu'elle n'essaye manifestement pas de cacher. Il n'avait pas prévu de la trouver si séduisante, opulente et rayonnante dans les circonstances actuelles. Seuls ses yeux rougis et les cernes qui creusent son visage donnent une idée, quoique lointaine, des abysses avec lesquelles elle flirte depuis quelques semaines.


Elle le toise avec un air narquois, puis sans un mot rejoint l'intérieur de la maison, laissant la porte ouverte en guise d'invitation. Lui si confiant et sûr de son bon droit, se sent soudain gauche dans ce vestibule. C'est ici que ses larmes ont coulé pour la dernière fois. Ce souvenir cuisant le frappe en plein visage comme la suite donnée à ce moment de faiblesse.


Etait-ce cette fois-là?


Dans la cuisine, Clarisse est affairée devant la cafetière et lui tourne le dos, comme s'il n'existait pas. Un silence absolu règne entre ces murs. Un silence qu'il ne connaît que trop bien.

Elle se sert sans lui proposer une tasse puis pivote vers lui en sirotant son café, attendant nonchalamment la raison de cette visite impromptue.


Agacé par cette démonstration d'indifférence, art dans lequel elle est en train de dépasser son maître, il remarque :

- Tu ne devrais pas boire de café dans ton état

Clarisse éclate d'un rire sardonique. Une envie dévorante de lui balancer sa tasse pleine dans la figure la prend, mais elle retient son geste in extremis.

- L'homme de science a parlé ! Tu fais dans le suivi de grossesse maintenant?

Sa perte de contrôle n'a pas échappé à Frédéric, ce qui ne fait que renforcer son sang-froid. Il avance ses pions avec maîtrise et calcul.

- Tu es seule, demande-t-il faussement étonné. Le mot "seule" englobant une myriade d'interprétations.

- Quel sens de l'observation Frédéric, tu m'épates.

Le regard qu'il fixe sur son ventre la rend nerveuse. Agressive. Elle y lit quelque chose de malsain. Des picotements parcourent sa colonne vertébrale. Il continue.

- Ils sont partis?

Clarisse accuse le coup. Ses doigts se crispent sur la tasse, son souffle s'accélère et le petit locataire dans son ventre commence à s'agiter.


Ne pas pleurer.


Totalement obnubilé par l'abdomen arrondi qui tend le tissu de sa robe et les promesses qu'il recèle, il ignore le trouble qui s'amplifie chez la jeune femme.

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit? demande-t-il sans lever les yeux.

- En quoi ça te concerne?

Elle pose sa main sur son ventre en signe de protection. Il se détache enfin du point de mire et la regarde en face.

- C'est mon enfant, n'est-ce pas?

Sa voix déraille légèrement en disant cela. Le poids de ces mots les percute tous les deux.

- Qu'est-ce qui te fait dire ça?

Clarisse regrette aussitôt sa réplique. La situation est assez limpide mais quelque chose au fond d'elle refuse de lui donner raison. Évidemment, elle a parfaitement conscience que s'il est venu là, c'est qu'il ne lâchera pas. Elle l'attendait d'ailleurs, depuis leur rencontre inopinée à la boulangerie. Veut-il s'impliquer dans la vie de cet enfant ou envisage-t-il autre chose? Son intuition lui souffle que ses intentions ne sont dictées ni par des sentiments à son égard, en a-t-il jamais eu d'ailleurs, ni par une quelconque bienveillance.


Tout son corps est en alerte, en face d'elle se tient un ennemi.


Frédéric ne se laisse pas démonter, il tend les bras en un geste d'évidence pour marquer le silence qui les entoure. Pourquoi son mari serait-il parti s'il était le père? Il ne se donne même pas la peine d'évoquer cette discussion lointaine sur les avantages de la vasectomie qui l'avait tellement choqué à l'époque, admettant difficilement que l'on puisse choisir la stérilité quand d'autres la subissent de plein fouet.


Subrepticement, ses pas le rapprochent de Clarisse, si bien que celle-ci se retrouve coincée devant le plan de travail avec pour seul rempart son utérus distendu contenant le fruit de la discorde. La pluie a laissé place à la grêle dont les baies gelées s'abattent sur les vitres dans un rythme effréné.

- Pourquoi l'avoir gardé? demande-t-il soudain, comme si l'idée venait à peine de le traverser

- Je n'ai pas eu le choix, murmure-t-elle comme si elle voulait éviter que le bébé n'entende. Quand je m'en suis rendue compte, il était trop tard…


Frédéric a l'air déçu, à quoi s'attendait-il exactement?

Il s'approche encore, les paumes bien visibles en signe d'apaisement. Sa main droite s'avance vers le ventre, puis il fait mine d'hésiter en la regardant droit dans les yeux comme pour quémander la permission. Hypnotisée par ses pupilles ardentes où brûle une envie obscène, le corps de Clarisse refuse de se mouvoir. Pétrifié. Le serpent a ferré sa proie et s'apprête à la dévorer.

Son geste se prolonge, son contact la répugne autant qu'il la grise. Le fœtus , comme happé, se colle contre la paroi pour se lover dans la main de son géniteur.

Trahie par son propre corps, Clarisse sent ses résistances lâcher. L'homme en face d'elle sourit, ému. La digue menace de s'écrouler.


La grêle s'est tue dehors, on entend même un merle piailler.


Puis, rigide et sage, l'entrepreneur expose son plan. Lentement, distinctement, s'adressant à l'enfant plus qu'à la mère, il déroule son stratagème improbable et pernicieux, censé convenir à toutes les parties.

Dans l'esprit de Clarisse les mots "abandon", "adoption", "secret" s'entremêlent dans une bouillie indigeste. Son dos la fait souffrir, ses jambes tremblent devant cet homme qui parle peu mais d'un ton qui ne supporte aucune réplique.

Un prénom de femme, "Céline" est lâché par inadvertance.

Finalement, un déclic se fait.

Une illumination.

Chaque parole s'inscrit au fer rouge dans sa cervelle, chaque justification implacable claque comme un coup de poignard dans sa poitrine, sa voix même, la révulse.

- Tu veux me voler mon bébé, hurle-t-elle sans le laisser arriver jusqu'à sa conclusion.

Elle le repousse violemment, sa proximité l'étouffe.

- Voler? Enfin Clarisse ne raconte pas n'importe quoi.

Son ton se veut calme et apaisant, ses arguments justes. Il tance une enfant capricieuse… une patiente rebelle.

Cependant, devant sa colère puissante, le doute s'immisce à nouveau.

Comme libérée d'un mauvais sort, Clarisse s'agite, vitupère et crie sa vérité âpre et blessante. Un mélange de colère et de déception contenu depuis des mois vomit de sa bouche. La tête haute, la poitrine bombée, les poings serrés, tout son corps s'expand et prend sa juste place dans l'étroitesse de cette cuisine obscure.

Son vrai visage apparaît, nourri de feu et de révolte.


Frédéric recule de deux pas, effrayé par la fureur qui se dégage de cette femme qu'il pensait soumettre mais qui est en train de le mettre au tapis.


Il tente un va-tout auquel il ne croit guère.

- Peut-être ton mari reviendra-t-il ?

Son ton est suppliant à présent.

Pathétique.


Clarisse se calme subitement. Elle le considère avec mépris, les lèvres étirées dans un rictus railleur. Il a soudain perdu une bonne dizaine de centimètres. Sa médiocrité éclate au grand jour emportant avec elle les restes de désir qui pouvaient encore subsister. Même son regard tortueux, qu'elle affronte sans ciller, la laisse de marbre.

Un empereur déchu dont elle se fait un plaisir de déboulonner la statue.

- Je ne serai pas la mère porteuse de ton couple Frédéric. Dégage !

Campée sur ses jambes, malgré la sciatique qui la tenaille, Clarisse montre la porte du doigt.

Il obtempère, incrédule encore de la scène qui vient de se dérouler.

Il en a connu des échecs dans son existence, c'est une composante incontournable d'une vie de compétition, mais celui-ci, comme tous ceux qu'il vit depuis que Clarisse est apparue dans son cabinet prend une dimension plus amère encore.


Sur la porte, un dessin d'enfant le nargue. La tentation d'arracher la tête hypertrophiée de ce personnage aux couleurs psychédéliques le tenaille.

A celle-ci, il ne cède pas.
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