Ch. 18 : Lux in Tenebris - 

Le Soleil



Noël

Les cloches de l'Eglise voisine carillonnaient en l'honneur de la naissance du Christ et du retour de la lumière.

Dans la pénombre du cachot, l'homme, lui, eut du mal à distinguer quoi que ce soit. Seules quelques paroles inintelligibles entrecoupées de gémissements lui permirent d'identifier l'endroit où se trouvait la jeune femme. Il s'empara d'un flambeau et se dirigea vers l'origine des incantations, non sans appréhension.

Elle était là, recroquevillée dans un coin humide, sur une paillasse plus que douteuse, les jambes nues et ensanglantées, le corps parcouru de frissons. Bien qu'habitué aux conditions de détention miséreuses des pauvres hères jetés à l'opprobre, l'inquisiteur ne put réprimer un mouvement d'horreur en la voyant ainsi. Le fugace souvenir de son corps libre, ferme et chaud contre le sien, allongé sur un tapis d'herbes dans l'ombre bienveillante de la forêt le saisit soudain. Son esprit eut du mal à faire le lien avec cette créature dolente, broyée et souillée par la vindicte populaire.

A son approche, elle tourna vers lui son visage endolori dont les yeux sombres reflétèrent le halo de sa torche. Un regard de brasier et d'apocalypse.

Il s'agenouilla à ses côtés, et avec des gestes lents et tendres, comme s'il comptait dompter une bête sauvage, il posa sa main sur son front.

Malgré le froid saisissant dans cette geôle, le visage de la jeune femme était brûlant. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et ses cheveux d'ébène étaient collés en longues mèches poisseuses.

Son corps se contracta alors violemment et elle reprit sa mélopée de sons occultes. Tendant l'oreille, il crut distinguer des bribes de prières à la Vierge et autres incantations à la Mère. Il reconnut aussi son prénom, et l'entendre ainsi prononcé provoqua en lui une tristesse infinie.

La main de l'homme de foi quitta le visage de la pécheresse et se dirigea vers son ventre gonflé et dur comme de la pierre. Le travail avait commencé.

- L'enfant vient, murmura la jeune femme du bout de ses lèvres craquelées.

- Je sais.

L'inquisiteur ouvrit la large besace qui pendait à son bras et en sortit précautionneusement une poignée de fleurs séchées et odorantes. Elle les reconnut aussitôt et un voile de soulagement parcourut son regard exténué.

- La petite m'a montré ces plantes.

Elle acquiesça, reconnaissante d'avoir pu transmettre un peu de son savoir avant la fin. Elle pria la Mère que ses connaissances ne mènent pas sa fille vers le même funeste destin. L'envie de savoir comment cette rencontre avait bien pu avoir lieu lui vint mais elle résista, craignant que cette information puisse lui être extorquée par un quelconque moyen. L'enfant à naître mettait déjà son corps au supplice. Il la rassura néanmoins :

- J'ai découvert où elle se trouve mais personne d'autre ne le sait, je m'en suis assuré.

La menace sous-jacente de ces derniers mots se perdit dans les halètements de douleur.

Guidé par les paroles de compassion du Christ et ses sentiments inavouables pour cette femme enceinte de ses œuvres , il suivit à la lettre les recommandations nécessaires pour préparer le remède et lui administrer. Elle murmura quelques incantations et but la potion avec avidité. Du sac béant, elle perçut l'odeur doucereuse des baies de Belle Dame. Un sourire aux dents ébréchées éclaira son visage, l'homme de Dieu, dans sa grande clémence avait pensé à lui offrir une mort plus douce que celle des flammes. Cela ne serait pas nécessaire, elle le savait déjà, mais qu'il ait eu ce geste la toucha.

Il l'aida à se mettre en position pour la délivrance. En la soulevant, frêle silhouette au ventre proéminent, sa main glissa sur une surface poisseuse. Du sang. Une flaque de sang épais baignait la paillasse où elle était allongée.

Le sang du pêché.

Le sang de la mort.

Le sang de la vie.

L'homme se signa machinalement de ses doigts ensanglantés.

Comme ragaillardie, la femme lui donna les instructions pour l'aider à mettre l'enfant au monde, puis tentant de contrôler sa respiration, elle poussa. Il la soutint au mieux, évitant du regard sa matrice en sang. Quand l'enfant émergea de son corps au prix d'une douleur immense et de gémissements, elle l'accueillit elle-même entre ses mains, comme elle l'avait fait si souvent pour d'autres. Puis, elle le posa sur son ventre meurtri et sourit.

Un garçon.

Vif, parfaitement formé, il ne portait aucune difformité imputable à sa supposée origine démoniaque.

La jeune mère murmura quelques bénédictions en direction du nourrisson puis tourna son regard vers l'inquisiteur, qui fut soulagé de constater que l'enfant avait l'air sain. Il prit l'enfant contre lui et coupa le cordon qui le reliait à sa mère. Quand il se tourna vers la jeune femme, ses yeux le fixaient, sans vie. La mort avait cueilli la dernière étincelle de magie dans le corps de la pécheresse honnie.

Un chagrin puissant s'abattit sur lui, mais les pleurs du nourrisson ne lui permirent pas de s'attarder plus longtemps. Il ferma les yeux de celle qui l'avait ensorcelé, au prix de sa perte et emporta sous sa vaste cape l'enfant du péché.

En sortant de la cellule, il enjamba le garde cuvant le vin qu'il lui avait généreusement offert quelques heures plus tôt. Contre lui, gémissait un enfant bien vivant. Au monde, il annoncerait la mort conjointe de la pécheresse et de son bâtard, preuve de la toute puissance de la justice divine. A son créateur, il confierait son fils, et pour l'absolution de ses péchés, il le consacrerait à l'Eglise.


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