Ch.3 : A bouche que veux-tu
L'Amoureux
"J'ai peur de nous,
j'ai pas envie de résister
J'ai peur de nous,
la raison n'est pas notre alliée"
Les semaines passent au rythme lent d'un hiver qui n'en finit pas. Pourtant les obligations s'enchaînent, travail, famille et responsabilités diverses s'accumulent au quotidien. Dans cette succession de choses à faire, à penser, à organiser, Clarisse sent sa charge mentale s'alourdir encore et encore. L'espace-temps est comme une mélasse poisseuse dans laquelle les jours filent et s'engluent dans le même mouvement.
Étrangement, bien qu'elle soit régulière dans ses séances de rééducation, son dos ne semble pas vouloir se rétablir. Les douleurs perdurent, voire s'intensifient. Plus d'une fois, elle pense abandonner ses rendez-vous, toujours si pénibles à caser dans son emploi du temps à rallonge. Et puis, il y a ces étranges visions, qui la prennent parfois. Uniquement au cabinet. La fatigue sans doute, d'ailleurs il n'est pas rare qu'elle s'endorme sur la table, épuisée d'avoir trop lutté.
Pourtant, au fond d'elle, elle y tient à ses quelques heures hors du temps, de sa famille, de ses contraintes. Des moments où elle prend conscience avec délectation et un certain trouble, aussi, que son cœur est bien vivant, là, sous sa poitrine.
"Prends garde
Sous mon sein, la grenade
Sous mon sein, là, regarde
Sous mon sein, la grenade"
Il ne reste que quelques séances prévues par le médecin prescripteur des soins. Son mari est ravi de pouvoir compter à nouveau sur elle quotidiennement pour assumer leur progéniture durant ce long marathon de tâches diverses ponctuées de cris d'enfants que constitue le créneau de 18h-20h que tous les parents connaissent et appréhendent. Il compte les semaines.
Elle fait bonne figure mais n'en pense pas moins.
La séance se déroule de façon habituelle. Avec le temps, Clarisse maîtrise la gestion de ses émotions et affiche un flegme à toute épreuve à faire pâlir n'importe quel maître zen. Même quand les masques sont tombés d'un commun accord et qu'elle a aperçu sa bouche, pièce manquante du puzzle de son visage. Depuis, elle débranche régulièrement quand il parle, sourit, la touche, comme si son cerveau ne supportait plus tous ces stimuli. Après l'embrasement, vient la saison des glaces. Elle ne voit pas les signes. Ne veut pas les voir…
Au moment de rejoindre ses vêtements balancés sur la chaise au coin de la cabine, Frédéric lui barre la route. Il a l'air sérieux comme un pape mais son regard est fébrile. Sans prévenir, il l'enlace et pose ses lèvres sur les siennes.
Le cœur de Clarisse loupe un battement et repart en cognant comme un sourd. Elle sent ses pulsations dans la moindre cellule de son corps. Ses jambes tremblent et défaillent. Elle pourrait mourir en cet instant précis, et ce serait une fin heureuse.
Ses bras secs la tiennent fermement, de peur peut-être qu'elle ne chute. Il sent qu'elle est sur le point de succomber, dans tous les sens du terme. Ce baiser le brûle jusqu'au fond de son être ; un brasier qui le dévore mais dont il ne veut, ne peut pas s'extraire.
C'est elle qui fait un pas en arrière et brise l'étreinte. Il apprendra, même s'il s'en doute déjà, qu'elle est beaucoup plus forte que lui malgré tout.
- Je…
Elle a le teint livide malgré ses joues écarlates. Il se racle la gorge et continue :
- Je suis désolé ! Je ne sais pas ce qu'il s'est passé.
Elle reste muette en écho au silence qui règne dans le cabinet vide. Même les mélodies de Sofiane Pamart, qu'il programme spécialement lors de ses rendez-vous, se sont tues. Sans un bruit, elle empoigne son sac et sort de la pièce les bras nus. C'est seulement quand le froid de la salle d'attente la saisit, qu'elle se rappelle qu'elle ne s'est pas rhabillée. Son reflet dans la baie vitrée lui renvoie l'image d'une femme décoiffée, en léger débardeur et chaussettes alors qu'il neige dru. Elle se vêt à la hâte et se précipite dans la nuit glaciale.
La sonnerie du téléphone le sort de sa torpeur. Il ne sait pas depuis combien de temps elle s'est enfuie, et qu'il est là, les bras ballants, contre le mur. La sonnerie s'éteint et recommence, il se dirige vers le bureau et constate que la tempête de neige s'intensifie. Il neige tellement que les squelettes des houblonnières sont devenus invisibles derrière les rideaux de flocons. L'écran de son portable affiche le prénom de sa femme. Il le regarde clignoter mais ne répond pas. La culpabilité s'écrase soudainement sur lui. Il l'a trahie.
***
- Madame Dupuis a annulé tous ses rendez-vous, annonce sa collègue Marion sur le pas de la porte de la cabine.
Il ne réagit pas, plongé dans l'inventaire des flacons qui encombrent l'armoire. En réalité, il ne sait plus ce qu'il venait chercher.
- Tu es au courant de quelque chose ? demande-t-elle en lui tendant le flacon qu'il cherche et qui est posé bien en vue sur la tablette.
- Merci, je n'ai pas les yeux en face des trous aujourd'hui, plaisante-t-il.
Elle le regarde, toujours absorbé par les produits posés devant lui.
Soudain, il se retourne et quitte la pièce sans répondre à sa question. Elle le suit à travers le couloir et l'arrête avant qu'il ne pénètre dans une autre cabine où son patient l'attend.
- Frédéric ?
- Quoi ? s'agace-t-il
- Mais enfin, réponds-moi. C'est ta patiente…
- Je ne sais pas pourquoi elle a tout annulé, c'est son choix après tout.
- Et elle ne t'a pas prévenu ? C'est bizarre, il ne lui restait pas beaucoup de séances…...
Il hausse les épaules, nerveux.
- Du moment qu'elle paie, moi tu sais…
- Ça ne te ressemble pas ce genre de réflexions. Ceci dit, c'est son mari qui viendra régler.
Il hausse un sourcil et son visage se verrouille complètement. Marion parierait qu'il est contrarié mais il se contente de lui tourner le dos en marmonnant :
- Ma foi…
Puis il referme la porte de la cabine sur elle.
***
C'est le lendemain que Paul est venu régler les séances.
Frédéric ne comprend pas tout de suite qui est cet homme fin, aux cheveux châtains courts et aux grands yeux de poupée bleu pâle qui se présente devant lui. Vêtu d'un sweat à capuche et d'un jean, il pense avoir à faire à un nouveau patient, un trentenaire désinvolte, du genre sportif du dimanche à tendance geek.
Puis l'homme remonte ses manches d'un mouvement nerveux, et ses avant-bras minces mais musclés le décontenancent. Il le trouve beaucoup plus beau qu'il ne l'est lui-même et s'étonne de cette comparaison. Un visage aux traits réguliers, une bouche pleine et rieuse, et une décontraction dans l'attitude qui lui confère un air d'éternel adolescent, voilà un profil assez opposé au sien. Quand il s'approche du bureau, Frédéric aperçoit les fines rides qui encadrent son regard franc et droit, stigmates d'une maturité qu'il n'avait soupçonnée. Cet inconnu l'intrigue.
Puis le coup de grâce, quand il présente une carte vitale gravée au nom de Clarisse Dupuis.
Nerveux, Frédéric passe les cinq minutes nécessitant l'encaissement sans parler, se contentant des formalités d'usage. Angoissé, à l'idée que l'homme en face de lui sache que quelques jours auparavant il a embrassé sa femme et qu'il porte encore le goût de ses lèvres sur les siennes.

