Ch. 4 : L'Offrande 

La Papesse

Imbolc

L'homme s'éveilla soudain. Il lui fallut un moment avant que son esprit ne quitte les limbes angoissantes de la fièvre. Ses yeux fixèrent les ombres menaçantes projetées par les flammes de l'âtre qui se tordaient en une sarabande diabolique sur les murs de la chaumière. Son corps n'était plus qu'une masse inerte dont il avait perdu la maîtrise. Les draps rêches et parfumés de lavande qui le recouvraient étaient trempés de sueur. Son esprit embrumé ne parvint pas à comprendre la réalité de ce qui l'entourait. Son premier réflexe fut d'étreindre sa croix, son unique protection dans le monde obscur et décadent qu'il arpentait depuis quelques mois. Elle reposait sur son torse, dépouillé de sa chemise. Prendre conscience de sa nudité acheva totalement de dissiper le brouillard dans son esprit. Il se releva de la couche sur laquelle il gisait. Un cri étouffé sur sa droite attira son attention.

Une jeune enfant d'une dizaine d'années le dévisageait. Recroquevillée sur une chaise posée à côté du lit, son regard vague et ses cheveux fous semblaient indiquer que l'homme venait de la tirer de son sommeil. Elle semblait ébahie d'avoir été surprise en plein manquement de son devoir de veille.

L'homme posa alors son regard sur la pièce qui l'entourait et dont chaque détail provoquait en lui un malaise grandissant. Tout un pan d'un mur était recouvert d'étagères sur lesquelles gisaient des pots de toute contenance. Des bouquets de plantes séchées pendaient le long de l'unique fenêtre et autour de la cheminée. Il fut stupéfait de noter la présence de plusieurs lourds ouvrages reliés dans un coin sombre. Qui pouvait connaître son alphabet et déchiffrer la langue sacrée dans cette masure oubliée de Dieu lui-même, en plein cœur d'une forêt maudite?

La porte de la chaumière s'ouvrit brutalement, laissant pénétrer une bise glaciale dans la pièce. Une silhouette encapuchonnée se manifesta, portant un boisseau de bois sec dans son giron. L'apparition tira la jeune fille de sa rêverie. Elle se hâta d'aider l'individu à se débarrasser de son fardeau. C'était une femme dont les yeux d'un vert éclatant, presque surnaturel, rappelaient ceux de l'enfant. Sans accorder la moindre attention au jeune prêtre qui l'observait, le regard suspicieux et la croix à la main, elle demanda en direction de la jeune fille :

- La fièvre est tombée?

- Oui, mère

Sans un regard pour lui, elles entassèrent le bois près du feu.

Prenant appui sur sa jambe, dont il découvrit alors qu'elle avait été soignée et bandée, l'homme tenta de se lever. Un sentiment de panique croissant le poussait à quitter cet endroit dont la chaleur étouffante et les odeurs entêtantes de plantes et d'épices l'incommodaient fortement. La présence de ces deux étranges créatures ne faisait qu'accentuer son malaise. Il revêtit ses habits à présent secs et propres, soigneusement pliés au pied de sa couche. A l'évocation des soins dont la mystérieuse femme l'avait gratifié après l'avoir trouvé inanimé et fiévreux sur le pas de la porte, il se fendit d'un remerciement hésitant. Le dos tourné, celle-ci semblait affairée parmi ses ustensiles et ne fit aucun geste pour le retenir. Ce fut seulement quand il prit congé, la main sur le linteau de la lourde porte en bois, qu'elle lui tendit un petit sac de toile accompagné d'un laconique

- Pour votre jambe…

De l'offrande émanait une forte odeur herbacée qui, l'espace d'un instant, convoqua dans l'esprit de l'homme de foi, des résurgences de son passé. Cette fragrance ne lui était pas inconnue, mais il préféra tenir à distance les souvenirs qui y étaient liés. Comme s'il lui brûlait les doigts, il cacha précipitamment le paquet dans les plis de sa cape et sortit affronter le froid hivernal. Un pâle soleil perçait à travers les nuages et son cheval, ragaillardi par le repos et nourri, l'attendait attaché à un appentis sur le côté de la masure.

Sur le chemin qui le menait vers le bourg, le brouillard se leva et finit de déciller ses yeux. Des perce-neige bordaient la route, ponctuant de leur blancheur immaculée les traînées de neige fondue. A l'approche d'un oratoire surplombant le croisement menant au village, il se signa.


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