Chapitre 2 : 

Respire encore

"Il faut qu' ça bouge

Il faut qu' ça tremble

Il faut qu' ça transpire encore"


Les premières notes d'un tube eurodance des années 90 se répercutent contre les murs obscurs et suintants du caveau. En écho, tout son corps endolori par les heures de garde et le port inhabituel de talons vertigineux, se met en branle. Le cœur d'abord, dont le rythme s'accélère pour caler son tempo sur celui de la musique. Le ventre ensuite, englouti dans les flots d'un magma irrépressible et purificateur qui pulvérise tout sur son passage. Epuration par le feu nécessaire des vestiges de doutes et d'angoisses. Les jambes, enfin, mues par un mouvement frénétique incontrôlable, mimant la fuite, la folie et le mouvement de la vie dans un ballet foutraque non dénué d'une certaine grâce.

Et de sauvagerie.

Myriam goûte chaque pulsation, chaque balancement suggestif, chaque goutte de sueur qui dévale langoureusement le long de son dos, de son cou, de ses membres.

Elle se sent vivante, enfin, dans la lumière saccadée des stroboscopes, qui imprime dans ses rétines leur flash épileptique, rappelant le bip lancinant d'un électrocardiogramme au rythme sinusal.


Loin du tracé rectiligne qui avait conclu l'existence de sa patiente du jour, ligne droite irréversible qui l'avait amenée à franchir les portes de la mort, au moment même où elle apportait un être à la vie.


Décès en couche.

1 "chance" sur 10 000.

Mauvais côté des statistiques.


C'était son premier décès maternel depuis le début de sa pratique.

Elle avait choisi cette spécialité pour célébrer l'existence, et ne pas se confronter à la déchéance et la mort. Finalement, les décès, s'ils étaient plus rares que dans d'autres spécialités, lui fendaient le cœur avec plus d'intensité.

Des bébés.

Des femmes.

Enceintes.

Brisée, dans son surpyjama encore imprégné du sang de la parturiente qui avait oint jusqu'à ses sabots fuchsia, les teintant d'une indécente nuance écarlate, elle avait pleuré. Là, dans un coin de la pièce, où les machines, dans leur vacarme indécent, proclamaient le silence des fonctions vitales.

Sa cheffe venait de prononcer le décès de la mère et de l'enfant, coupant court à tout espoir de miracle.

La perspective de devoir annoncer la terrible nouvelle au jeune papa angoissé de l'autre côté du sas lui avait retourné le bide jusqu'à la faire vomir discrètement dans un haricot trouvé in extremis.

Sa responsable y était allée seule, partant au front la tête droite et les yeux secs, non sans avoir posé une main consolatrice sur elle.

- Tu t'y feras, avait-elle marmonné dans son masque.

C'était faux, et elles le savaient toutes les deux.


Cette ligne verte et plate s'était inscrite au fer rouge dans son esprit, écho à celle qui avait achevé la vie de son frère par une froide nuit de décembre.


Quand l'une des sages-femmes avait proposé pour le soir même, une sortie pour fêter la titularisation d'une des leurs, Myriam, la discrète interne aux grands yeux verts avait dit "banco" à la surprise générale. Elle, dont l'arrivée inattendue quelques semaines auparavant était passée presque inaperçue tant la jeune femme mettait une application rare à ne pas se faire remarquer. Un élément efficace et fiable qui semblait traîner dans son sillage une aura de tristesse profonde dont elle évitait le poids aux autres en esquivant toute tentative de socialisation. Un besoin, aussi, de cacher sa parenté avec l'une des légendes vivantes du service. Seule sa tutrice connaissait le lien et s'était bien gardée d'en faire écho, le binôme ayant décidé d'un commun accord de parer aux soupçons de cooptation et à l'inévitable comparaison.


Cette fois-ci, elle avait répondu présente à une invitation lancée à la cantonade, sans réfléchir aux conséquences.


Besoin d'assourdir la douleur.

Besoin de ressentir le flow de la vie.


Rentrée au petit matin de sa garde de nuit, elle s'était échouée dans son lit, et avait dormi d'un sommeil lourd et, heureusement, sans rêve. Un puits vertigineux d'inconscience. A son réveil, c'est la vieille dame qui l'hébergeait, qui avait cédé aux bras de Morphée. Cela faisait plusieurs jours que les deux femmes s'étaient à peine croisées, colocataires de circonstance, prises dans le cadencement infernal des gardes de Myriam. Un calme absolu régnait dans l'appartement, à peine troublé par les légers ronflements de l'octogénaire qui avait fait office de grand-mère depuis l'enfance et vers laquelle la jeune femme était venue se réfugier. Myriam en avait profité pour se maquiller, chose qui ne lui était pas arrivée depuis des lustres, et essayer des tenues pour sortir, denrée rare dans son dressing minimaliste, où le pratique régnait largement sur l'esthétique. Les fanfreluches et les colifichets ne faisaient pas partie de l'éducation qu'elle avait reçue de sa lignée maternelle, classe mais austère, loin de l'exubérance et du chatoiement des femmes de sa famille paternelle. Elle n'avait d'ailleurs appris à appliquer un lourd trait noir soulignant la profondeur de ses yeux émeraude qu'en cachette de sa mère, lors d'une des rares visites de l'une de ses tantes volubiles qui la nourrissait de "habibti" et de mouhallabieh parfumés. La robe courte pailletée qu'elle trouva au fond d'une valise encore scellée provoque un afflux de souvenirs doux-amers. Offerte par son frère lors d'un passé heureux et lointain pour sa réussite au concours d'internat, elle était, et de loin, le vêtement le plus excentrique qu'elle avait en sa possession. Sa main caressant les pampilles irisées, elle se souvient du regard moqueur de son jumeau quand elle avait déballé le paquet, persuadé qu'il était d'avoir fait la meilleure blague du monde à sa sœur toujours si discrète et réservée. Un stéthoscope flambant neuf emmitouflé dans une robe de soirée. Une pièce vintage qu'il avait déniché avec son goût si sûr et ses bonnes adresses.

- Oseras-tu la mettre, ekhté* ?

Lui avait-il lancé, hilare, devant son regard effaré.

D'abord dubitative, elle avait fini par éclater de rire, en empoignant le tissu chamarré pour le coller contre elle.

- Chiche, khayé* !

La robe avait été portée par défi ce soir-là, provoquant des étincelles de désir dans les yeux de l'amoureux et des sourires entendus du grand frère, qui ne l'était pas vraiment. Puis, elle avait rejoint les limbes des tenues immettables, quand Marwan, son frère jumeau adoré, avait rejoint le cimetière.

Les mains tremblantes, elle enfila la tenue, dont elle savait qu'elle lui aurait valu un regard inquiet et désapprobateur de Nanou. Puis, elle se maquilla, plaquant sur sa bouche un aplat d'un rouge profond censé cacher sa lèvre tremblante d'émotion.

Prête à aller danser.

"This is the rhythm of the night

Oh yeah

The rhythm of my life"

Et la voilà, le corps syncopé et le sang chargé d'une quantité déraisonnable de shots de vodkas violette. Tout tourne autour d'elle, sur la piste, dans sa tête. Elle ferme les yeux pour ressentir le beat jusque dans ses os, et ne pas voir les autres bouger près d'elle.

Être seule, dans sa bulle, loin du bordel ambiant, des silhouettes poisseuses et torturées par le rythme saccadé.

Quand le morceau s'achève, ses yeux s'ouvrent dans l'obscurité lacérée par les flashs lumineux. Un regard s'accroche au sien, surmontant un sourire charmeur que la lumière prise de spasmes incontrôlés transforme en un rictus effrayant. Elle se sent transpercée par ses pupilles sombres dont la couleur indéterminée l'inquiète et l'attire en même temps. Une impression de déjà-vu. Ce regard ténébreux lui rappelle indéniablement quelqu'un dans les yeux duquel elle s'est noyée nombre de fois.

Mais ce n'est pas lui qui est là ce soir.

A pas de loup, l'homme s'approche, subjugué par cette fille à la chevelure d'ébène et dont la robe qui brille de mille feux l'attire telle une phalène fascinée par une flamme incandescente.

Myriam a repris sa danse, mais ses gestes sont beaucoup plus lents et langoureux. Elle a envie de séduire ce soir.

Pour oublier.

Pour l'oublier.

Ils ne parlent pas, laissant leurs corps communiquer dans un enchaînement de mouvements sensuels, des frôlements, des effleurements, qui chaque fois l'électrisent.

Une parade nuptiale d'une obscénité folle en plein milieu de la piste.

Le manque devient insoutenable. Depuis quand n'a-t-elle pas serré un corps d'homme contre le sien ?

Des semaines ?

Des mois ?

Bien avant son départ même, quand ils passaient leur temps à se croiser, pour finir, à chaque moment de rencontre, par se percuter avec fracas. Le début de l'internat avait mis un stop irrémédiable à leur intimité, ou était-ce la perte du bébé ? Et du reste…


A présent que les effluves du parfum de l'inconnu mêlé à sa sueur arrivent jusqu'à elle, le désir la tenaille, là, dans son ventre.

Elle a envie de lui.

De ce type anonyme qui la drague dans un bar et qui, de près, ne ressemble pas vraiment à l'homme qui partageait sa vie, mais plutôt à l'autre…

le fantôme.

Celui de la photo.

Il lui propose un verre qu'elle accepte sans hésiter.

La vodka lui a toujours fait faire de mauvais choix, aussi, elle enchaîne les shots pour assourdir sa conscience et se trouver une excuse.

Sans qu'elle ne conscientise réellement l'enchaînement des évènements, la voici rabattue dans un coin sombre, coincée contre un torse anonyme. Des mains avides parcourent son corps brûlant de désir, des lèvres picorent son cou de baisers voraces.

Elle a déjà vécu ça…

Il y a longtemps.

Engourdie mais aussi en feu, étrange paradoxe de sensations, elle se laisse faire puis provoque d'un regard, d'un coup de langue et de mots susurrés, dès que le rythme ralentit.

Va-t-elle vraiment céder contre le mur du couloir miteux menant à la sortie de secours d'une boîte du centre ville ?

Les caresses se font plus pressantes. La main se glisse sous le bas de sa robe, déchire le fragile voile du collant pour remonter vers sa culotte. La bouche continue sa dangereuse exploration à la lisière de son décolleté impudique.

Des bribes de musique s'échappent par la porte donnant sur la salle qui vient de s'ouvrir, à l'autre extrémité du couloir.

Myriam se redresse, mais la peur d'être surprise ainsi surnage difficilement face à l'excitation des attouchements.

Seule la prière qui résonne soudain se fraye un chemin jusqu'à ses synapses engourdies.

"Sing hallelujah" entonne le chœur de gospel de ce vieux tube de dance que chantonnait Pio avec ses parents. Un duo ridicule qui les avait accueillis lors de leur première visite post-concours et qui était devenu trio à l'hilarité générale.


Pio !

Elle ouvre les yeux, comme réveillée d'un mauvais rêve.

L'homme a fait glisser ses sous-vêtements jusqu'à ses genoux et commence à caresser son intimité d'un doigt expert, faisant fi des rires qui résonnent au loin.

Myriam le repousse violemment. Ce contact l'écœure soudain.


Pas ici.

Pas comme ça.

Pas cet homme-là.


Le manque de lui et sa conscientisation provoquent une douleur insoutenable qui part de son cœur et irradie vers son bras.

Infarctus de la séparation.

Cœur brisé.

ECG et une bonne dose de bêtabloquants.

Etre lutinée par un mystérieux étranger aux allures de spectre ne suffira pas à la soigner.

Elle le sait.


L'homme insiste, revient, tour à tour enjôleur et un tantinet menaçant.

Elle sent une violence inouïe s'abattre sur elle quand il tente de l'empêcher de se rhabiller. Sa ténacité, qui, il y a deux minutes encore, provoquait une houle de désir dans son ventre, l'agresse à présent.

Insupportable.

Ses jambes fléchissent pour prendre un appui stable, son poing se contracte et file, avec une force étonnante vu son gabarit, directement dans la mâchoire du type, qui à défaut d'un coup de rein, aura gagné un coup de poing.

On ne force pas une fille élevée dans une famille comme la sienne.

Jamais.


Une fois débarrassée de son amant éphémère, Myriam rejoint la porte anti-panique qui la sépare de l'extérieur.

Il gèle.

Littéralement.

A deux jours de l'Équinoxe, le printemps a pris la fuite, laissant l'hiver jouer les prolongations.

L'air est glacial.

Chaque goulée brûle sa gorge et ses poumons.

Épuration par le froid cette fois.


Elle respire enfin, tente de remettre ses idées en place dans le foutoir que l'alcoolémie a provoqué.

Avisant le trottoir recouvert d'une fine pellicule de givre, elle s'y assoit, ignorant le froid mordant qui tétanise ses cuisses à moitié nues.

Evidemment son collant est déchiré, et sa veste gît quelque part dans le bar.

Elle sort son portable de la petite pochette qui lui sert de sac, espérant contacter l'une de ses collègues pour lui ramener ses affaires. Hors de question pour elle de retourner dans cet antre de l'enfer et de la perdition.


Son portable est toujours en mode avion, figé dans le silence depuis l'avant-veille au soir, au moment de sa prise de garde. Trop épuisée puis, trop pressée, elle ne l'a pas rallumé de la toute la journée suivante.

Quand elle le réactive, peu de notifications à vrai dire font vibrer l'engin.

Un message pourtant.

De Pio.


Le cœur battant, elle écoute le vocal.


Sa voix tremble, il renifle. Myriam sent un déchirement dans sa poitrine, une lacération.


"Dad est parti ce matin."

Un raclement de gorge suivi d'un blanc.

On entendrait presque ses mâchoires se verrouiller pour empêcher les pleurs.

"Il sera enterré après demain".

Le ton est atone, neutralité forcée pour ne pas flancher.

- Merde, souffle Myriam.

Des larmes bordent soudain ses longs cils.


Un deuxième message apparaît, enregistré à la suite de l'autre.


"J'aimerais que tu sois là"

Une supplique, à peine un souffle.


Myriam se lève d'un bond, ignorant le vertige qui l'envahit. Trop d'alcool, de fatigue, de chagrin.

Titubant sur ses jambes qui ont soudain du mal à la porter, elle s'élance en direction de la gare toute proche, ignorant l'air glacial qui l'anesthésie peu à peu.

Faisant fi du fait qu'il est 4 heures du matin et que les obsèques ont lieu le jour même, à près de 700 kilomètres de là.

Quand elle arrive à la gare, qui vient à peine d'ouvrir ses portes, c'est pour constater que le premier train ne part pas avant dix heures et arrivera dans l'après-midi.

Trop tard.


Demi-tour.

L'espace d'un instant, tâtonnant de son pas hésitant les pavés des ruelles strasbourgeoises, elle s'imagine emprunter la voiture de Nanou, parcourir la route de nuit, avaler les kilomètres, portée par son besoin impérieux de le prendre dans ses bras et sécher ses larmes de ses baisers. Son esprit embrumé tente de calculer le temps de trajet, la possibilité d'une pause, de se changer, sa capacité à affronter ses propres démons, ses propres deuils.

Sans même évoquer cette vérité troublante qu'elle sait être la seule à détenir, qui perturbe son sommeil depuis des mois et dont elle ne sait pas si elle pourra la garder pour elle encore longtemps.

Surtout face à sa mère.

A lui.


Son talon se fiche dans l'interstice retors des pavés. Elle manque de s'affaler sur le sol soudain mouvant. Cramponnée à un réverbère, ultime tuteur lui permettant de se maintenir debout alors que tout s'effondre, un éclair de lucidité éclate dans son cerveau endormi.

Elle est incapable de conduire dans son état.

Elle est incapable d'affronter ça encore une fois.

Elle est incapable…


Puis.

Son entretien à midi…


Elle n'ira pas.


Myriam finit par vomir dans une poubelle en grelottant de froid.


* Habibti = ma chérie, en arabe

** Ekhté = ma soeur/ Khayé = mon frère, en arabe du Liban


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