Chapitre 6 : L'Echange


Les récentes fêtes pascales avaient charrié avec elles les prémices d'un printemps généreux où la Nature et l'espoir s'éveillaient de concert après un long hiver morne.

Pourtant, le jeune homme, engoncé dans une large cape de laine noire, regardait l'abbesse avec circonspection. Depuis sa première venue en ce couvent, trois mois plus tôt, il lui semblait que le temps n'avait pas épargné la vénérable femme, qui ne pouvait se mouvoir, à présent, sans l'aide d'une canne aux allures de crosse pastorale. La peau parcheminée de son visage évoquait alors plus la souffrance que la sagesse.

- La Provence ?

Elle acquiesça lourdement. Les recherches avaient pris du temps, il n'avait pas été aisé de retrouver la trace de cet homme, dont les pérégrinations avaient été nombreuses et pour le moins obscures depuis son départ de la région. Elle précisa avec une pointe d'aversion dans la voix.

- Oui, il semblerait que ce soit dans cet endroit qu'il officie actuellement.


Des images et des senteurs typiques de cette région revinrent à la mémoire du garçon, vestiges des quelques voyages qu'il avait effectués en compagnie de son marchand de père.


Sans doute la Bonne Fortune lui souriait enfin, alors qu'il avait pris la route pour assurer les affaires familiales qui consistaient, pour une importante part, à faire commerce avec les cités italiennes, dont la maîtrise de la manufacture textile était reconnue. L'importation de ces tissus d'excellente qualité avait apporté une prospérité certaine à son nom, du moins celui qu'on lui avait attribué en l'adoptant. C'est d'ailleurs ce qui avait motivé le choix de recueillir un enfant mâle exclusivement, selon les confidences faites par son père à plusieurs reprises. Transmettre le patronyme et le négoce florissant, voilà ce en quoi consistait le fait d'avoir un enfant. L'épouse de son père, que le jeune homme n'avait eu l'occasion de nommer "mère", avait échoué à cette tâche à l'issue de plusieurs grossesses avortées. Ce fut l'une d'elles qui l'emporta, l'été suivant l'arrivée de l'enfant orphelin dans cette nouvelle famille. Plus aucune autre femme, excepté les nourrices engagées dans sa petite enfance, n'était entrée dans leur vie depuis. Sans doute cela expliquait-il la volonté inébranlable de connaître son ascendance qui l'animait depuis que la Mort avait emporté le seul pilier, mais aussi la seule attache, de son existence.


Atteindre le comté de Provence ne nécessiterait pas d'allonger son voyage de façon significative, pour peu qu'il sache où investiguer une fois sur place.

- Très bien, vous avez plus de précisions à m'apporter ? demanda-t-il en vidant d'un trait le gobelet d'eau qu'on lui avait proposé


L'abbesse saisit les lettres cachetées qui gisaient sur son écritoire. Sa vue devenue aussi trouble que sa mémoire, elle préféra confier le courrier au jeune homme qui lui faisait face et dont la vigueur et la ténacité ne cessaient de rappeler à son souvenir un autre enfant qui, lui, avait grandi entre ses murs jusqu'à l'âge d'être confié à un monastère voisin de Premier Ordre* pour parfaire son apprentissage et sa vocation. Un enfant qui, une fois devenu un homme lui aussi, lui avait porté un nourrisson caché dans les plis de sa cape. Un bébé vagissant issu d'on ne sait où, qui à présent cherchait sa filiation. Les plans de Dieu étaient assurément insondables.

Parcourant avec avidité la missive qu'il tenait entre ses mains, le jeune homme y apprit que le dénommé Friedrich Holzmann avait demandé à l'évêché sa radiation au titre d'inquisiteur, honneur suprême dont il était détenteur depuis peu. Un autre parchemin, écrit dans un latin cérémonieux, indiquait la nomination d'un certain Friedrich Eichmann dans une congrégation isolée non loin de Manosque dans le comté de Provence. Il s'agissait vraisemblablement de la même personne.

- Cet homme a changé de nom ?

La Mère supérieure acquiesça, sans doute encore plus surprise que lui par ces vicissitudes, subies ou voulues. Contacter les instances hiérarchiques de son ordre afin de trouver des informations sur ce fils prodigue et irrémédiablement perdu, avait ravivé dans sa mémoire défaillante nombre de souvenirs dont certains étaient particulièrement douloureux. Elle priait sans cesse afin de connaître la béatitude de l'oubli.


Le jeune homme était avide de questions et plus encore, de réponses, mais l'affaiblissement manifeste de l'abbesse le contraint à museler sa fougue. La relation qui liait la servante de Dieu et l'homme qui l'avait confié à ses bons soins restait un obscur mystère, tout comme les motivations de cet abandon et l'origine de sa filiation. S'il ne pouvait répondre à cette première énigme, il comptait bien percer à jour les deux autres.


Après les remerciements d'usage et autres promesses de dons substantiels pour les actions de grâce en guise de remerciements, il se leva pour prendre congé.

L'abbesse le coupa dans son élan d'un geste de la main.

- Monseigneur, je souhaiterais vous soumettre une requête dont l'opportunité pourrait vous aider à illustrer votre gratitude à mon égard et à celle de toute cette communauté.

- Je vous écoute, Mère, formula le jeune homme, surpris par cette demande.

-  J'ai cru comprendre que vous aviez pour destination les contrées méridionales, du moins si j'en crois le vif intérêt que vous portez à ces documents

Percé à jour sur ses intentions, il acquiesça, stupéfait de constater la vivacité d'esprit de son interlocutrice.

- Il se trouve que l'une de nos sœurs souhaite rejoindre un autre couvent de notre ordre se situant, ô heureuse circonstance dont notre Seigneur est l'ardent architecte, dans le comté de Provence…

Elle précisa devant son air dubitatif :

- C'est une opportunité à laquelle chacune de nous a accès à l'issue de la prononciation de ses voeux.

- Qu'attendez-vous de moi, Mère ?

- Pourriez-vous cheminer de conserve? Mon cœur serait apaisé de savoir l'une de mes filles en la compagnie d'un gentilhomme pieux et de bonne famille dans cette longue route qui l'attend.

Le jeune homme sut qu'il n'y avait là aucun moyen de refuser. Il salua pour lui-même la manœuvre de l'abbesse dont l'astuce ne semblait pas éprouvée par l'outrage du temps.

- "Donnez, et il vous sera donné" , évoqua la vieille femme d'un sourire sibyllin.


Des coups résonnèrent à cet instant, concluant ainsi l'accord tacite entre la religieuse et le marchand. Une sœur entra, la tête baissée humblement et les mains jointes sur le tablier de son habit, silhouette fluette escamotée par la pénombre.

- Je vous présente votre compagne de voyage…

L'abbesse fit un geste de la main afin d'inviter la jeune femme à s'avancer dans la lumière tremblante du lustre qui éclairait le centre de la pièce.

Quand elle leva la tête, après avoir reçu la bénédiction de sa Mère supérieure, il reconnut ses yeux, d'un vert profond.

- Soeur Clara.


*Premier Ordre : L'un des trois ordres franciscains, auquel appartient celui des Clarisses (2nd ordre). Ils sont fondés en l'honneur de St François d'Assise, dont Ste Clara (qui a fondé l'ordre des clarisses) était une disciple contemporaine.


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