Chapitre 12 : Le fils prodigue

Le jeune homme pénétra dans la petite chapelle. La pénombre glacée de celle-ci le surprit. Le contraste était saisissant avec la lumière radieuse de l'extérieur. Ces derniers jours de Mai étaient particulièrement doux, surtout dans ce pays qu'ils avaient enfin atteint, lui et sa compagne de voyage, après plusieurs jours d'un voyage éprouvant. Dans l'air flottait la délicate odeur des fleurs de Printemps, et le ciel avait revêtu sa plus belle nuance de bleu, comme un hommage à celle auquel le mois était consacré.*
Planté sur le seuil, ses yeux mirent un moment pour s'habituer à l'obscurité et son odorat, au mélange doucereux d'odeurs de cire, d'encens et d'humidité. Quand la vue lui revint, il se signa auprès du lourd bénitier de pierre, dont l'eau froide le saisit tout entier. Le point sur son front le marqua comme un tison de glace, dont la marque mit un moment à s'estomper.
Il fit quelques pas et s'arrêta pour contempler le Christ. Le Sauveur, d'un blanc velouté qui tranchait dans la pénombre environnante, gisait sur une croix immense surplombant l'autel où trônait un énorme bouquet de lilas. Un rayon de lumière d'un bleu tendre, provenant du petit vitrail latéral, éclairait son visage souffrant. Le jeune homme s'inclina devant son Dieu, qu'il considérait dans le secret de son cœur et malgré le blasphème, comme un frère pour être né le même jour que lui. Quels que soient l'endroit ou les turpitudes de la vie, il trouvait toujours beaucoup de réconfort dans les représentations statuaires du Christ. Notamment, celles où il figurait, enfant, dans les bras de sa mère.
Dans ses jeunes années, il lui était arrivé de nombreuses fois de lui envier ce bonheur d'être porté par celle qui lui avait donné la vie. Bonheur dont lui-même avait été privé. Il espérait à présent au moins comprendre pourquoi.
Une silhouette se mut dans le fond de la chapelle, vers le transept. Grande et sombre, elle s'avança vers lui en claudiquant.
Dans la lumière sourde qui perçait à travers les vitraux, l'ombre mouvante se révéla être un moine en robe de bure et tonsure traditionnelle. Il portait une barbe courte et un sourire bienveillant, et marchait les bras écartés en signe d'accueil.
- Benvengut ! clama le prêtre en provençal
Le jeune homme lui répondit :
- Mon Père…
L'écho de ses mots résonna d'une étrange façon dans le calme absolu de l'édifice. Le moine s'arrêta abruptement en entendant l'étranger s'exprimer dans sa langue natale.
Son sourire s'estompa à mesure qu'il détaillait la mise du visiteur.
Ses yeux, son allure, quelque chose dans ses traits provoquèrent en lui une impression de malaise et de familiarité.
Il eut l'étrange sensation d'être face à quelqu'un qu'il avait bien connu alors qu'il était certain de ne l'avoir jamais rencontré.
L'étrange sensation d'être face à une ancienne version de lui-même.
Il se reprit, articulant cet idiome originel qu'il n'avait pratiqué depuis des lustres.
- Bienvenue Monseigneur. Excusez ma surprise, rares sont nos compatriotes à arpenter cette région reculée. Qu'est-ce qui vous amène en ces lieux ?
- Je souhaitais rencontrer le dénommé Friedrich Holzmann**… ou Eichmann***?
Le moine inclina la tête, espérant cacher le trouble envahissant son esprit à l'évocation de son ancien patronyme, qu'il avait espéré enterrer dans les limbes de son passé.
- Holzmann n'est plus.
Il posa deux mains qui se voulaient fermes sur son torse et proclama :
- Friedrich Eichmann est mon nom mais ici, tout le monde me nomme Père Fritz.
Le jeune marchand sourit, manifestement soulagé.
- J'ai arpenté un long chemin afin de vous parler, Père Fritz… J'ai tant de questions auxquelles vous êtes le seul à pouvoir apporter un éclaircissement.
Le prêtre ne pouvait détacher son regard du jeune homme, de taille moyenne, mince mais bien bâti, il avait des cheveux châtain foncé aux reflets presque noirs. Ses yeux dans l'obscurité relative de la chapelle paraissaient sombres, mais les rais de lumière qui perçaient des vitraux y faisaient apparaître une lueur céladon dont il avait du mal à déterminer si elle venait de ses iris eux-mêmes ou du verre coloré.
- Parlez mon fils !
Sa voix douce et grave se voulait une invitation, mais l'entendre prononcer ces trois mots, le fit frissonner sans qu'il sut bien pourquoi. Le sourire qu'il arborait ne faiblit pas malgré la circonspection qu'on pouvait lire dans ce regard d'obsidienne qui avait fait vaciller bien des vies, dont la sienne.
Le jeune homme évoqua dans un langage précis et bien tourné, preuve d'une éducation soignée propre à son statut, son histoire lacunaire ; l'abandon, l'adoption, la recherche de ses origines qui avait justifié son périple jusqu'à lui, Friedrich Holzmann, inquisiteur général, l'homme qui l'avait confié à un couvent quelques jours après la Noël, près de vingt ans auparavant.
L'apparente bonhomie du moine ne tint pas face à ce récit et à ce qu'il impliquait. Il opposa à la fin de l'exposé un long silence durant lequel il tenta tant bien que mal de maîtriser l'émotion qui le submergeait. Un désir d'embrassade et de fuite, un déferlement de larmes et de hurlements, tout cela à la fois convergeait vers une lutte sans pitié dans sa poitrine.
Le fruit de ses entrailles pécheresses était sorti des limbes…
Le retour du fils prodigue.
Le moine marmonna dans sa barbe la conclusion de la parabole de St Luc :
"voici qu'il était mort et le voici revenu, il était perdu et il est retrouvé".****
Le timbre clair du jeune homme l'interrompit :
- Veuillez me pardonner Mon Père, mais je n'ai pas entendu vos paroles.
Le moine se ressaisit une dernière fois. Convoquant tout le courage et la maîtrise de soi dont il était capable, il reprit le ton du prédicateur bienveillant; un rôle qu'il avait patiemment construit durant des années sur les vestiges de son intransigeance et de sa foi arrogante.
- Jeune homme…
Ce dernier répondit d'une voix forte pour corriger le prêtre
- Mon nom est Emmanuel… Mais peut-être le savez-vous déjà ?
Père Fritz botta en touche, un sourire sibyllin aux lèvres.
- … il est l'heure pour moi d'accueillir mes ouailles pour la Messe dominicale.
Un brouhaha se fit entendre derrière les lourdes portes entrouvertes, Emmanuel, tout à son périple, en avait perdu la notion du temps et le décompte de la semaine. Il dut admettre sa déception devant l'apparente impassibilité de son interlocuteur. Se souvenait-il seulement de lui ?
- Souhaitez-vous assister à l'office ? Par la suite, nous prendrons le temps de discuter plus avant en partageant un repas.
Emmanuel déclina d'un geste de la tête.
- Malheureusement, je suis attendu à plusieurs lieues de là pour un commerce important que des circonstances inhérentes à mon récent voyage m'ont forcé à ajourner. Je ne peux me permettre un nouveau retard.
Il pensa à Sœur Clara, qu'il avait abandonnée aux bons soins d'un aubergiste grassement payé pour lui fournir gîte et couvert le temps de son escapade milanaise. Son couvent de destination, situé plus au sud, dans une région où sévissait les prémices d'une épidémie de peste, était soumis à une quarantaine drastique qui empêchait toute nouvelle arrivée. Il fit une pause, calculant les chevauchées et autres traversées qui les attendaient lui et la monture de la religieuse, seule survivante d'une migration méridionale aux allures de chemin de croix.
- Je serai de retour dans la région aux alentours de la St Jean… Si Dieu le veut.
Le prêtre se dirigea vers le clocher, il était l'heure d'appeler les croyants à la prière, et de chasser cette chimère dont il n'avait su prévoir le retour fracassant.
- Venez me voir tantôt, et nous nous entretiendrons de ce qui vous préoccupe.
Dans un geste de renvoi, il posa sa grande main sur l'épaule de son fils et tressaillit à son contact. L'image d'un bébé recouvert de sang et perdu dans les plis d'une cape de ténèbres apparut devant ses yeux. Un nourrisson vagissant porté par des bras tremblants à qui personne n'avait appris à bercer. Il murmura alors sa bénédiction avec la douceur dont il avait été privé toute sa vie.
- Que le Seigneur guide vos pas !
* Mai est traditionnellement le mois consacré à la Vierge Marie
** Holzmann : Patronyme alsacien, étymologiquement "bûcheron"
***Eichmann : Patronyme alsacien, étymologiquement "homme du chêne" = robuste
Accessoirement, patronyme d'un criminel de guerre nazi
**** Luc 15:24

