Chapitre 9 : 

Warning signs



"Read the warning, see the warning, hear the warning signs

One life, one chance, one go at romance

You better read the warning signs"


Quand elle émerge, la douleur qui lui vrille les tempes lui rappelle gentiment qu'elle n'a plus l'âge de picoler jusqu'à des heures indues. Sans parler des courbatures qui paralysent ses jambes et son bassin. Aurait-elle dépassé la date de péremption pour ça aussi ? A moins que ce ne soit le manque d'entraînement.

La pièce est inondée de lumière ce qui n'arrange guère le cataclysme qui déferle dans son crâne.

Et la nausée.

Elle n'ose regarder l'heure puis se souvient que le dimanche ce genre de considération ne compte pas.

Heureusement.

L'odeur du café titille son odorat, et la sort peu à peu de l'état cotonneux où sa cuite l'a plongée. Elle entend des babillages d'enfants et des bruits de vaisselle.

Ça l'apaise puis ça l'intrigue.

Hirsute, elle traverse la pièce en direction de la cuisine en évitant soigneusement les miroirs.

Le bipédisme accentue les coups de marteau entre ses oreilles, la gravité, sûrement…

La scène qui l'attend la laisse perplexe.

L'homme de dos, un torchon sur sa chemise blanche froissée, qui fait la vaisselle en fredonnant, et le bébé hilare qui secoue son biberon vide en l'accompagnant de borborygmes incompréhensibles mais joyeux.

Un flash d'une ancienne vie ?

Un… plusieurs verres de ce satané vin d'oranges… et Clarisse rentre dans la quatrième dimension.

Pio la voit et enchaîne les "mamama" enthousiastes. Elle le prend dans ses bras pour le câlin du matin en évitant de l'empuantir de son haleine pestilentielle.

- Bien dormi ?

Frédéric la regarde d'en dessous, une assiette du dîner de la veille dans la main. La barbe de trois jours qui ombre ses joues et les cernes qui entourent ses yeux incandescents lui confèrent un charme canaille et légèrement toxique.

- Pff, oui… mais le réveil est… déconcertant.

Elle avise le biberon échoué sur la table avec un haussement de sourcil.

- Tu veux manger quelque chose ?

Elle mime un haut le cœur.

- Je vais me doucher surtout, je crois que c'est nécessaire.

Puis en réinstallant le petit dans sa chaise haute, elle ajoute :

- Je vous laisse entre mâles hein… j'ai l'impression que le courant passe bien.

Et elle fuit vers la salle de bain pour éviter de vomir la bile de plusieurs mois de rancœur sur la table de ce petit matin qui chante… faux.


Prise dans la boîte de verre embuée de la douche, elle se surprend à scruter les parois à la recherche d'un message.

Rien n'apparaît…

Les visions ont cessé depuis la naissance de Pio. Plus de bûcher, de flammes, de souffrance, quelques réminiscences parfois, comme des mémoires résiduelles inscrites dans son âme. Par contre, il lui arrive encore régulièrement d'entendre des gazouillis d'enfants, et un prénom soufflé par une voix de jeune femme…

Emmanuel.

Ce prénom revient en boucle depuis quelques semaines, à en devenir obsédant.

Dans le miroir, elle accepte de faire face à elle-même et à sa faiblesse.

Elle a couché avec lui.

Encore.

Elle en avait tellement envie.

En plus.

Cette attirance inexplicable, elle a cessé de chercher à la comprendre depuis longtemps. Ça les dépasse, elle, lui. Elle l'a acceptée. Elle pensait sincèrement en avoir fait son deuil, mais vraisemblablement, la bête n'était pas morte, seulement en sommeil. Une longue hibernation. Il a suffi d'un contact pour que son corps réponde à l'invitation, malgré les signaux d'alerte…


Quelque chose a changé en lui.

Son côté sauvage mais maîtrisé, qui fait tout son charme, est encore plus fort. La culpabilité ne le tient plus sous son joug.

Comme s'il était encore plus difficile de contraindre ce fauve tapi dans l'ombre et prêt à jaillir à n'importe quelle occasion. Un animal dont elle a déjà tâté les crocs.


Le reflet lui renvoie l'image de la morsure dans le creux de son cou. Un malaise diffus l'envahit.

Quand elle revient dans le salon, elle trouve Frédéric en train d'éplucher le carnet de santé du petit.

Ça la trouble.

- Qu'est-ce que tu fais?

Il sursaute, comme pris en faute. Le petit se balade dans la pièce à la recherche d'un doudou à mâchouiller, en espérant que ce ne soit pas une prise avec laquelle s'électrocuter.

Elle continue :

- Où l'as-tu trouvé ? Ddit-elle en récupérant le carnet recouvert d'une protection vert vif entourée d'une ribambelle de glands souriants. Le mauvais goût à l'état pur, mais à un cheval donné, on ne regarde pas les dents.

- Je l'ai cherché ce matin… pour doser le biberon avec les recommandations du pédiatre.

Clarisse est sceptique, il aurait suffi de lire les indications sur la boîte de lait…

ou de demander.

- Tu vérifies que je prends bien soin de MON enfant, demande-t-elle en insistant sur le possessif.

- Je voulais juste savoir s'il était… en bonne santé…

- Pourquoi ne pas demander… tout simplement…

Comme si quelque chose dans cette histoire n'avait jamais été simple.

Il baisse la tête, vaincu.

- Est-ce que Pio va bien…

- Autant qu'il est possible oui. Poids, taille, développement moteur, dans les clous.

Comme ses aînés, est-elle tentée de rajouter pour souligner son expérience dans l'élevage d'enfants, mais elle s'abstient.

- Tu es certaine, j'ai vu que certains tests n'avaient pas été faits. Tu as peut-être loupé une étape avec… le déménagement.

Elle sent l'agacement poindre, doucement d'abord, mais il faudrait voir à ne pas la pousser. Sont-ce les prémices de jugements qu'elle sent dans sa voix?

- Qu'est-ce que tu insinues exactement? Que je suis négligente avec l'enfant… que j'élève seule depuis sa naissance ?

Frédéric se lève, il fait quelques pas vers le mur en face, soucieux. Il sait qu'il devrait chercher l'apaisement mais soudain la vérité lui paraît être un fardeau trop lourd à porter. Il réfléchit comment formuler cela au mieux, et sans qu'il ne s'en rende compte, les mots coulent de sa bouche sans qu'il puisse les maîtriser :

- J'ai… j'ai une maladie génétique et héréditaire.

- Quoi !

Les yeux écarquillés, la bouche béante de surprise, le teint livide, "le cri" d'Edvard Munch personnifié. Envahie par une panique irrépressible, elle cherche son fils du regard. L'enfant crapahute dans un coin de la pièce, inconscient du drame qui se joue. A son cri, il se pose sur son séant et la regarde de son air paisible, un doudou baveux à la bouche.

- Quel genre de maladie?

- Huntington.

Elle tique, ça lui rappelle vaguement un épisode d'une quelconque série hospitalière.

- Et c'est grave ?

Elle continue de fixer le bambin qui s'est remis à arpenter la pièce à quatre pattes. Elle prend conscience de la stupidité de sa question et de ce qu'elle implique, mais c'est incontrôlable. L'effroi qui la saisit lui fait perdre tout discernement. Clarisse attend la réponse sans oser se tourner vers le messager et se prendre la vérité en pleine figure.

En face, ça hésite, ça soupèse, ça cherche ses mots. Frédéric sait qu'il doit être juste dans ses propos, positif aussi et surtout qu'à chaque seconde de silence qui passe, le désespoir de Clarisse grandit et la pousse vers une colère qu'il ne se sent pas apte à contenir.

Pas dans son état.

- Tout dépend de la vitesse de prise en charge, mais les pronostics sont plutôt bons.

Choquée par le détachement dont il fait preuve, elle lui fait face à nouveau.

- Pronostics ?

- Écoute Clarisse, je suis là tu vois, tempère-t-il d'un ton qui se veut bienveillant mais qui frôle le paternalisme condescendant, et pue la mauvaise foi.

- Tu as eu des soins ? poursuit-elle, ignorant la colère qui peu à peu affleure.

- Oui, quand j'étais enfant.

Une lumière crue l'aveugle soudain.

Le roucoulement d'une machine à laquelle il est relié par le bras.

La douleur, les cachets.

Les vomissements dus à la douleur et aux cachets.

Il a 5 ans et plus jamais il ne fermera sereinement l'œil la nuit sans être ébloui par un scialytique qui arrache sa cornée. L'œil d'Esculape à jamais sur lui.


Passer par une procédure de PMA avait été un mal nécessaire pour Cécile et un soulagement pour lui. L'assurance de s'éviter ce genre de démarche en cas de grossesse, puisque la sélection des gamètes en amont était censée garantir un enfant sain.

Finalement, cela n'avait même pas garanti d'enfant. Du tout.

Pas par ce biais, en tout cas.


Clarisse souffle pour remettre un peu d'ordre dans sa tête et évacuer la pression qui enfle dans sa poitrine.

- Il faut que je fasse tester Pio, donc...

C'est à la fois une question et un constat. Frédéric ne se donne pas la peine de répondre. Cette discussion et les émergences qu'elle provoque accentuent la pression dans son crâne. Il sent poindre la céphalée du siècle. Ou pas. Les maux de tête sont quotidiens depuis le début de l'été. Difficile d'établir un palmarès pour l'instant.

L'homme qui fait face à Clarisse, et vient de lui lancer la bombe du moment semble particulièrement absent. On dirait qu'il s'efface, les traits floutés et la peau de la même couleur que le mur contre lequel il prend appui. Du coin de l'œil, elle voit son fils reprendre ses explorations et refuse d'imaginer les examens qu'il va devoir subir par sa faute.

Sa faute à lui ?

A elle ?

- C'est pour ça que tu es revenu…

On croirait presque entendre de la déception dans ses propos, en plus de tout le reste.

Frédéric bredouille un "Pas que" inaudible.


Elle reprend, les bras croisés, la mâchoire serrée. La carapace recouvre petit à petit toutes les parties de son corps, rendant sa silhouette monolithique.

Formation de défense avant l'attaque.

- Pourquoi ne m'as-tu rien dit avant ?

Frédéric a noté le changement de ton, de sec, il est devenu agressif. Il se prépare à parer les coups.

- Quand ? Tu es partie du jour au lendemain.

L'irritation pointe dans sa voix, ce qui ne fait qu'accroître le ressentiment de Clarisse. La pièce se charge d'électricité, même les moustiques pourtant friands de l'humidité ambiante après la pluie récente, n'osent s'aventurer entre eux de peur de mourir sur le coup. Électrocutés.

- Ben, quand tu es venu pour me le voler par exemple !

- Clarisse…

- Tu sais la raison pour laquelle je suis partie du jour au lendemain !

Elle crie presque.

Pio s'interrompt dans sa déambulation. A nouveau il s'assied, le visage tourné vers sa mère.

La circonspection imprimée sur sa bouille. Contrairement à ses aînés, il n'a pas l'habitude de l'entendre s'emporter. Le bienheureux. Sa mère à lui est calme, patiente, résiliente, une meilleure version de Clarisse qu'elle reconstruit petit à petit, comme sa vie, sur les vestiges fumants de son ancien moi. C'est possible uniquement parce qu'elle a repris sa liberté, balisé son espace et appris à respecter ses limites.

Mais cet homme est sa Tour, destiné à venir détruire ce qu'elle a eu tant de mal à bâtir, pour pointer les failles dans ses fondations.

L'inspecteur des travaux ne va pas être déçu du voyage.


Elle toise Frédéric de haut en bas avec un mépris non dissimulé.

- Et dans ton petit tour de France de visites à ta semence dégénérée, je suis quelle étape exactement ?


ll plisse les yeux sous le coup de l'attaque.

Pourquoi évoque-t-elle ça à présent ?

Manifestement, sa confession nocturne sur ses aventures post-divorce a bien été intégrée, digérée, et régurgitée.

- Qu'est-ce que tu sous-entends exactement ?


Bravache, elle le regarde droit dans les yeux avant d'articuler :

- J'aurais préféré que tu m'annonces une chlamydia.

Une pause.

- Ça m'aurait moins surprise…


Au fond d'elle, Clarisse sait qu'elle est injuste. La peur la rend acerbe et virulente. A la limite de l'hystérie.

Ils se regardent en chiens de faïence devant l'enfant, qui, sentant la tension monter d'un cran, s'est approché d'eux et les observe de ses grands yeux bruns.

- Je ne suis pas comme ça !


Il détache bien chaque syllabe de sa réponse comme s'il s'adressait à une demeurée. Rarement quelqu'un aura osé l'insulter de la sorte.

Il n'est pas comme ça… ou du moins, il ne l'était pas.

Avant.

Une violence sourde tapie au fond de lui commence à se réveiller. La migraine passe au second plan. Toute sa concentration est nécessaire pour ne pas y céder. Une seule faille et la montagne de rigueur qu'il s'est construite va céder sous une éruption de brutalité.

- Tu veux dire, un queutard qui trompe sa femme ?

Demande Clarisse d'un air faussement candide qui tranche de façon obscène avec la vulgarité de ses propos.

Le coup de grâce.

A-t-elle seulement conscience de l'envie dévorante qu'il a, à cet instant précis, d'abattre son poing sur ce rictus qu'il trouvait jadis tellement attirant. Toute sa maîtrise de lui est nécessaire pour ne pas transformer ses mains consacrées à soigner en battoirs prêts à meurtrir.

Pio se met soudain à hurler, les yeux bordés de larmes.

Seul moyen à sa disposition pour libérer la tension insupportable dans la pièce.

Sa mère se baisse pour le prendre dans ses bras.

Quand elle se relève, il lui a tourné le dos et se dirige vers la porte qu'il claque en faisant trembler toute la grange. Bouleversé par cette discussion et la violence inouïe qui l'a envahi, il se met à courir sans but sous un soleil de plomb.

Tant qu'il le peut.


Clarisse quant à elle, se saisit de son téléphone de sa main libre et tremblante, Pio rouge et haletant calé sur sa hanche. Elle tente de refouler ses larmes de panique en entendant s'égrener la tonalité de retour d'appel.

Une voix d'homme dont la douceur l'apaise instantanément répond.

- Gabriel ? C'est Clarisse.


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