Chapitre 4 : Life is bigger

"That's me in the corner
That's me in the spot-light
Losing my religion"
Il relit trois fois la suite de chiffres, sans réussir à intégrer l'information primordiale qu'ils délivrent.
Ou plutôt, si, il a très bien compris, mais un trou noir a immédiatement suivi la révélation, et à présent, le regard vide, fixé sur le papier qui tremblote légèrement dans sa main, il se demande :
- Comment est-ce possible ?
L'image du stéthoscope pendu à son cou qui se reflète dans la porte vitrée lui faisant face le tire de sa torpeur.
Quand on est un grand gaillard de vingt-sept ans, et a fortiori interne en médecine générale, on sait très bien comment on arrive à ce résultat.
Du moins, peut-on l'espérer.
Il reprend le bilan sanguin et étudie le chiffre indiquant la quantité d'hormone Bêta-HCG.
23500 mUI/ml
Il cherche rapidement les seuils indicatifs en marge des analyses et énonce :
- 7 à 8 semaines d'aménorrhée.
Un soulagement inconscient s'opère quelque part dans son cerveau en ébullition.
Il reste de la marge pour songer à une interruption de grossesse.
Mais cette éventualité a-t-elle seulement été envisagée ?
S'en suit un calcul plus prosaïque, mais dont il connaît déjà l'issue.
La concordance des dates le laisse songeur.
Une sensation de moiteur torride qui court sur sa peau, de draps trempés de sueur,
de baisers sauvages aromatisés du sel des larmes et de l'aigreur de la colère.
Des retrouvailles pour une séparation, un peu comme une répétition des obsèques antérieures, quand on réunit des gens perdus de vue le temps d'un ultime "adieu".
Ou juste un "au revoir "?
C'est alors, et non sans effroi, qu'il se rend compte que vu les circonstances, et malgré son implication potentielle dans l'affaire, il ne sait rien de ce qu'elle projette de faire.
La faute à qui ?
Ses mâchoires se contractent devant l'évidence.
Il regarde son reflet dans la vitre et se trouve l'air particulièrement con.
En même temps, il n'avait pas besoin de se voir pour ça.
Il se demande comment ils en sont arrivés là. La tentation est grande de se repasser le film de leur histoire, de leur première rencontre sur les bancs de la fac de médecine quand les grands yeux verts de Myriam ont pétillé de gourmandise devant son cours complet, propre et annoté d'embryologie. Privilège de "carré", qui n'en était pas à sa première initiation à la gamétogenèse**.
Jusqu'à ce jour glauque où il découvre sa paternité putative sous les néons blafards du local de stock de la pharmacie hospitalière.
Pourtant c'était un désir commun : une grossesse, l'arrivée d'un enfant, la matérialisation de leur amour. Plusieurs mois d'essais. Un premier espoir qui s'était évaporé dans le sang au bout de quelques semaines. Huit précisément. Le lendemain des obsèques de son frère jumeau. Un désir avorté, confiné dans le silence et la distance qui s'instauraient entre eux à mesure qu'ils enchaînaient les enterrements.
La vie semblait les avoir désertés.
Et pourtant.
Elle est enceinte.
Loin de lui.
Le contexte de leur relation et l'océan de distance qui entoure cet évènement instillent un doute dans son esprit.
Et s'il n'était pas le père ?
Après tout, Dieu seul sait ce qu'elle fait, là-haut dans le brouillard, alors que lui est ici, dans le Midi.
Est-ce pour ça qu'elle est partie définitivement ? Quelqu'un d'autre est-il entré dans sa vie ?
Pio frissonne.
Serait-ce l'explication de cette présence qu'il sent planer sur leur couple depuis des mois ? Ce qu'il pensait n'être qu'une ombre, un fantôme attiré par l'odeur du malheur, s'est incarné en un être de chair et de sang, venu lui voler la femme qu'il aime et la féconder.
Volant la paternité qu'il espérait.
Pio tremble.
Même la mémoire de sa bouche sur son sexe n'arrive pas à le réchauffer…
Quoique…
Une partie de son anatomie se tend, tandis que son front se crispe face aux différents scénarios que son esprit fiévreux imagine.
A-t-il seulement conscience, en cet instant précis, d'être en train de répéter une scène vécue par d'autres avant lui ?
La porte devant laquelle il se tient droit comme un piquet depuis cinq bonnes minutes, s'ouvre violemment sur son chef de service.
Surpris, il planque le papier chiffonné dans la poche de sa blouse. Il a volé les résultats de prise de sang d'une patiente dans le serveur de l'hôpital, que cette dernière ait partagé sa vie ces cinq dernières années avant de l'abandonner, le cœur déchiré, n'acquittera pas son irrespect du secret médical.
Les bruits de l'hôpital jaillissent soudain comme un tintamarre inaudible qui lui file directement une migraine monstrueuse. Un vacarme de tous les diables, bien à propos pour accompagner son Apocalypse.
Le médecin, la quarantaine grisonnante que des années de médecine hospitalière ont patiné à la truelle, le reluque hilare :
- Alors on se planque quand les autres sont à la mine ?
Pio secoue la tête, l'air contrit.
- Désolé, j'ai un sacré mal de casque, je cherchais juste de quoi me soulager.
Il chuchote, la main dans sa poche comme s'il y planquait de la dope. Il transpire la honte. Cela ne lui demande pas un grand effort de composition.
L'alibi pourrait paraître ridicule vu l'endroit, mais ce serait mal connaître l'état de délabrement des hôpitaux de ce pays où le moindre cachet de paracétamol est un Graal, dont la trajectoire, de son entrée dans l'établissement jusqu'à son administration dans le gosier d'un patient est rigoureusement suivie par le gestionnaire de l'hôpital.
Lutte contre le trafic de médicaments, prône la direction, qui a étendu les protocoles concernant les stupéfiants à toutes les molécules qui transitent entre ses murs.
Coupe budgétaire, répliquent les syndicats, qui goûtent peu la surveillance et la répression, comme chacun sait.
En attendant, le personnel est prié d'amener sa propre pharmacopée à la source même du soin.
Un comble.
Se servir dans les stocks de l'établissement est interdit.
Mais courant.
Et mal vu.
Surtout pour un interne.
Pourtant, l'explication passe crème et lui vaut un sourire de connivence.
Solidarité de carabins.
Ou de camés.
La frontière est parfois mince entre les deux…
Son expérience sur le terrain lui aura appris que les addictions sont nombreuses chez ses confrères. Il ne saurait les juger pour cela. La perspective de cet avenir d'exercice qui s'offre à lui, provoque depuis peu une anxiété magistrale, qu'il a déjà été tenté d'assourdir à coups de benzodiazépine***.
Flirtant avec la limite du désespoir.
Soigner n'est pas sauver, ni même soulager.
Cette vérité apprise lors de la maladie de Daniel, le hante, dès lors, jour après jour.
Cruelle prise de conscience qui, telle une métastase, grignote, garde après garde, la vocation qu'il pensait éternelle.
Crise de foi.
"Et si je n'étais pas fait pour ça ?"
Le doute plane en Pio, évoque-t-il la médecine ou la paternité ?
Son chef le considère les yeux plissés, il sent venir les interrogations existentielles chez ce garçon compétent mais bien trop empathique pour encaisser la violence du système de soin actuel. Surtout vu ses antécédents.
Adepte du "Guérir le mal… par le mal" et du "Foutu pour foutu", mantras régulièrement alimentés par le manque d'effectif, il l'attrape par la manche en rigolant et passant son bras dans son dos, le projette sans ménagement dans le couloir encombré des urgences, où s'entassent blessés, malades et autres éclopés de la vie.
Une vision du purgatoire.
Ou de l'enfer.
- Bon retour dans la cour des miracles, Pio !
"Trying to keep up with you
And I don't know if I can do it
Oh no I've said too much
I haven't said enough"
* carré : étudiant qui redouble sa première année de médecine. C'est du moins le cas lorsque la 1ère année de PACES se concluait par un numerus clausus.
** processus qui aboutit à la formation des cellules reproductrices d'un organisme, soit les gamètes.
*** Benzodiazépine : Classe de médicaments "psychotropes" ( = agissent sur le système nerveux). On y retrouve les anxiolytiques.

