Chapitre 9 : One of us
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"What if God was one of us?
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Tryin' to make his way home?"
Les mains dans les poches de son bermuda, Pio observe la longue allée de chênes qui précède l'entrée des visiteurs de l'hôpital. Les rayons du soleil jouent avec les grandes feuilles crénelées qui se balancent, indolentes, au gré de la brise, dévoilant ça et là, des grappes de glands encore verts. Le chant des merles, fort et vibrant dans la tiédeur du matin, semble annoncer sa venue.
C'est donc là qu'il est né.
L'endroit qu'il aurait dû visiter en premier, s'il s'en était senti capable, préférant in fine se confronter à la femme qui l'a - ou qu'il a - quitté plutôt que de remettre un pied dans cet enfer de douleur, de blouses et de sang.
Où, pourtant, son existence même a commencé.
Vaine tentative de reprendre l'histoire par la fin en faisant l'impasse sur le début de l'homme préférant affronter la possibilité de l'avenir plutôt que de retourner dans les affres du passé.
C'est donc là qu'il est né.
À l'Hôpital de la Chênaie.
Il repense à la couverture hideuse du carnet de santé qui l'a accompagné jusqu'à l'adolescence. Vert vif avec des glands souriants.
Interprétation d'un goût douteux de cette somptueuse enfilade de chênes centenaires.
"Quercus robur"* comme l'indique le panneau arboré par le plus grand spécimen.
Pio tique.
Quercus
Quercia
La proximité des deux mots le laisse songeur.
Et lui rappelle pourquoi il est là.
Au petit matin de ce mois d'Août, frissonnant dans le vent léger, tremblant de pénétrer à nouveau dans cet enfer immaculé, symbole de sa vocation puis de son deuil, et qu'il fuit l'un comme l'autre depuis des semaines.
Angoissant de retrouver la vieille dame qu'il a sauvée de son malaise cardiaque, malaise dont il sait être le responsable.
La vieille dame en question ayant un portrait de celui qu'il a reconnu comme son géniteur, Frédéric, sur son vaisselier.
Finalement, les racines auront fini par se frayer un passage, défonçant le bitume lisse de son existence, à l'instar des ramifications de ces chênes qui, ici et là, perforent le sol du parvis.
Il longe, dans un silence fervent, la nef de verdure. La tête levée vers les ramures qui filtrent l'éclatante lueur du soleil, il repense à un passage du roman, lu à son arrivée.
"L'ombre fraîche de cette forêt constituait une bénédiction après des heures de chevauchée en plein soleil. Enveloppé de lumière et du chant des oiseaux, il se surprit à apprécier le passage dans cet endroit qu'il évitait d'ordinaire."
Issu de la trame de l'histoire relative à un passé lointain qu'il situe, sans autre précision, au début de la Renaissance, Pio se demande soudain si les arbres qui l'entourent auraient pu apporter leur ombre bienfaisante à ce cavalier solitaire, homme de Dieu torturé par sa Foi et sa libido.
Quelle est l'espérance de vie d'un chêne ? Voilà une question qu'il ne manquera pas de poser à son moteur de recherche, sachant déjà que sa longévité dépasse, et de loin, la sienne et celle de la femme qu'il vient visiter.
Il arrive au bout de l'enfilade arborée qui cache de son feuillage pétulant un bâtiment aux tuiles vernissées qui brillent d'une lueur incendiaire sous le soleil. Des deux côtés de cette bâtisse ancienne construite en grès des Vosges, et qui constitue l'accueil du complexe hospitalier, s'érigent des excroissances modernes blanchâtres et sans âme, typiques des établissements de santé.
Les portes automatiques l'accueillent avec ce brouhaha caractéristique et ces effluves de cantine, de désinfectant et de mort.
Le bruit et l'odeur de la maladie.
Dans les couloirs inextricables qu'il arpente, suivant son instinct d'interne en terre plus ou moins connue, plutôt que la signalétique arbitraire, pour trouver le chemin de la réa, l'angoisse le submerge.
Se retrouver entre ces murs l'étouffe.
Arrivé devant le sas de sécurité du service de réanimation, où il sait qu'il doit montrer patte blanche pour espérer y pénétrer, l'angoisse s'est muée en frayeur.
Des images de visites déchirantes à son père mourant le transpercent, mêlées à d'autres souvenirs au moins aussi traumatisants qui appartiennent à son expérience de soignant.
Pour avoir vécu les deux côtés du miroir, il ne sait quelle facette est la plus difficile à vivre.
Celle du patient ou celle du soignant.
D'un ton qu'il espère neutre, il se présente comme un membre de la famille. Plus que ce pieux mensonge, qui n'en est pas tellement un, selon les conclusions qu'il a tirées de sa récente découverte et confirmées à demi-mot par Myriam, l'identité de la patiente qu'il souhaite visiter semble lui assurer une déférence absolue de l'infirmière qui l'accueille.
Il croit même voir, dans ses traits crispés, comme un soupçon de crainte.
C'est dans la maternité de cet établissement que le Docteur Quercia a fait carrière, son aura ayant manifestement laissé des traces…
Dans la chambre plongée dans la pénombre, il prend place à côté du lit, ignorant la chair de poule qui peu à peu recouvre l'ensemble de ses membres à l'instar de ce corps enseveli sous les draps blêmes aux allures de suaire.
Respirer.
Expirer.
Mater la nausée.
Nanou est consciente, revenue la veille d'un bref coma. Son regard ardent se pose sur lui, accompagné d'un sourire pour le moins cryptique. Sa peau est livide, son souffle court, mais ses yeux d'un bleu irréel semblent étinceler, animés par une flamme inextinguible.
Elle sait, pense-t-il alors.
Dans un silence total, elle lui fait signe d'approcher. Il obtempère, fasciné par la vigueur dont elle fait montre à peine quarante-huit heures après son arrêt cardiaque. La reine des glaces n'est pas de celle à jouer longtemps les Belle au bois dormant.
La vieille dame caresse alors la joue de Pio en un geste maternel qu'elle aura rarement eu avec son propre fils. Malgré ses traits secs, il porte en lui une douceur, une rondeur même, qu'elle n'a jamais vue chez Frédéric… Ou qu'elle n'a pas su voir. Un doute l'étreint. Aurait-il pu posséder lui aussi cette tendresse sereine, dans d'autres circonstances ? Était-il doté d'une sensibilité semblable avant que les aléas de la vie, son éducation peut-être, ou la maladie, ne l'aient transformé en volcan de glace, d'un calme rigide et froid en surface cachant un bouillonnement destructeur et instable dans les tréfonds de son âme ?
A l'image de ses cauchemars d'enfant…
Elle prononce tout de même, émue malgré tout :
- Tu lui ressembles tellement…
- Il parait oui..
Pio trouve la réaction de Nanou touchante mais ressent malgré tout une irritation grandissante face à ce rappel systématique. Surtout depuis sa lecture, la veille, d'un chapitre qui l'a affreusement mis mal à l'aise.
- Tu veux me voler mon bébé !
Cette phrase, dont il entend la sonorité osciller entre la fureur et le désespoir, ne le quitte plus.
Plus encore que les scènes de sexe dont il ne sait ce qu'elles comportent de part de fantasme et de réalité, et qu'il évite systématiquement, ce bras de fer entre la dénommée Claire et son amant autour de l'enfant qu'elle porte a offert à ce dernier une facette d'une toxicité rare.
Pourtant, quelque part au fond de lui, il comprend…
… le besoin viscéral d'un enfant…
les espoirs qui nourrissent le carrelage dans une flaque de sang…
la douleur de la femme qu'on aime.
Tout ça trouve un écho presque dérangeant en lui.
Malgré tout, l'incontournable comparaison et le doute qui accompagnent la découverte de chaque page de ce roman rendent toute empathie pour cet homme impossible.
Et les questions qui le troublent dans ce jeu de dupes entre fiction et réalité :
Sa mère a-t-elle vraiment vécu ça ?
Son géniteur a-t-il réellement fait ça ?
Pourquoi cette scène de face-à-face dans la cuisine lui laisse-t-elle un goût si amer dans la bouche ? Comme un café noir et bien trop serré.
Le dégoût se dispute à l'indulgence.
Comme si elle lisait dans ses pensées, chose dont il a l'habitude finalement avec Clarisse, Nanou lui demande :
- Comment va ta mère ?
- Mon père vient de mourir, répond-il sans réfléchir, elle ne va pas bien.
Et moi non plus…
Un long silence s'ensuit. Le visage parcheminé de l'octogénaire se plisse encore sous l'effet du choc. Elle sait tout cela, mais la situation du copain de sa petite-fille chérie prend soudain une toute autre dimension, maintenant qu'elle sait qui il est et d'où il vient. Doublement orphelin de père. Le petit-fils retrouvé n'a pas été épargné par la vie…
Pio, quant à lui, regrette sa réponse trop abrupte. La femme qui lui fait face est veuve, elle aussi, et a perdu son fils. Ils sont liés par le sang et par la mort, héritage sinistre dont il se serait, finalement, bien passé.
A l'instar d'un caillou dans la chaussure, un détail dans sa question le titille soudain.
- Vous connaissez ma mère ?
La vieille dame qui semblait s'être assoupie, entourée par le ronron lancinant de son respirateur et l'odeur d'éther qui a plané sur la majeure partie de son existence, ouvre des yeux surpris.
- Non… mais j'étais là le jour de ta naissance.
- Vraiment ?
Pio se redresse, piqué au vif par la curiosité.
Les souvenirs de Nanou s'embrouillent. L'effet du malaise et des médicaments, assurément. Pourtant, la vue du sang surnageant partout dans un environnement blanc, elle, se maintient.
Et Frédéric, au milieu.
Un bébé dans les bras.
- Elle a failli y passer, lâche-t-elle dans un souffle.
Pio frémit.
- C'est-à-dire ?
Les mots sont justes et précis, émergeant intacts de la vase de la sénescence. Prononcés sans trembler, bien que entrecoupés de pauses imputables à la respiration laborieuse.
- Hémorragie de la délivrance due… à un placenta praevia. Etonnant qu'il n'ait pas été diagnostiqué… pendant la grossesse, d'ailleurs…
- Vous voulez dire, que j'ai failli tuer ma mère ?
Sa réflexion, pour le moins vive, semble être nourrie d'une faute du fond des âges, dont il sent le poids sur ses épaules. Se doute-t-il seulement du fardeau de sa lignée ?
Les sourcils de la vieille femme se dressent en deux collines de perplexités.
- Je n'avais jamais envisagé les choses ainsi, murmure-t-elle finalement.
Et pourtant, des femmes mortes en couche, elle en avait vu en quarante ans de carrière, mais sans doute trop pour qu'une culpabilité autre que la sienne puisse se frayer un chemin jusqu'à elle.
- Ton… hum… Frédéric était là aussi.
Elle semble hésiter, doutant de la pertinence de sa réflexion, avant de finalement lâcher :
- Je… crois qu'il l'aimait.
"Au moins ça" pense Pio pour lui-même. S'il ne doit rester qu'une chose de toute cette histoire dont il lui semble ne jamais pouvoir déterminer le début et la fin, ni les limites, quelles qu'elles soient, il retiendra cela.
"Il l'aimait, je crois"
Puis reprenant le ton de la soignante, elle s'assure :
- Tu sais pour Huntington ?
Pio acquiesce. Il n'en a aucun souvenir mais le dépistage a été effectué quand il était bébé et les résultats figurent en bonne place dans son dossier médical.
- Je ne suis pas porteur.
Soulagement chez la grand-mère. Cette fichue maladie qui lui a tant pris, aura au moins épargné l'enfant.
Devenu grand.
Et l'enfant de cet enfant…
La malédiction génétique a été levée.
Alors qu'elle s'endort, assommée par les médicaments, la porte s'ouvre doucement sur Myriam, discrètement précédée par le petit ventre rond qui pointe à la lisière de sa blouse. Dans la précipitation de l'urgence, il n'a pas pu contempler à loisir ces courbes pleines qui la constituent, et que sa tunique ajustée et floquée aux couleurs de l'hôpital met en valeur. Pio sourit comme un benêt à cette apparition, avant de se reprendre. La rancune et le doute reprennent le dessus. Sa quête de vérités n'est pas terminée, et il sait à présent que Myriam est l'une des clés permettant à ces nombreuses portes de s'ouvrir.
Le visage de cette dernière est marqué par l'angoisse, mais aussi une certaine résignation. Le gobelet de café qu'elle lui tend tremble légèrement dans sa main moite. Il remarque alors seulement ses yeux rougis, et lorsqu'il la sonde du regard, note sa tête qui dodeline dans un "non" tacite mais irrévocable.
Pas de pontage possible.
Nanou vit ses derniers instants.
Heures, jours, semaines… qu'importe l'échéance exacte, la fin est proche et les phases de pertes de conscience vont bientôt se succéder sans répit.
Sans doute viennent-ils de vivre leur premier, et dernier, échange conscient.
Pio en conclut qu'à défaut de tuer sa mère, il aura précipité la fin de sa grand-mère.
La lignée de son père.
Dont il est le seul survivant.
Enfant parricide qu'il est.
Des larmes brouillent bientôt sa vue.
Les retrouvailles auront été de courte durée.
Il murmure :
- C'est de ma faute, Myriam !
Elle l'enlace, mêlant ses larmes aux siennes, sa main caressant sa nuque.
- Son cœur souffre depuis longtemps, Pio…
Entre eux se dresse le cocon dans lequel se développe une nouvelle vie.
Ses yeux rougis se fixent sur lui. Il résiste à l'envie dévorante de poser sa main sur ce ventre offert, réticent à l'idée de commettre le même péché qu'un autre avant lui.
Déchiré entre la vénération de cette relique pleine de vie et la peur de commettre un parjure.
Incertain quant à sa légitimité.
Elle a gardé l'enfant.
Mais qu'en est-il du père ?
Un bourdonnement soudain suivi d'un bip lancinant interrompt leur étreinte.
Le bipper de Myriam semble les rappeler à l'ordre.
Les urgences n'auront de cesse de s'immiscer dans leur vie.
Pio la regarde se lever, le visage grimaçant, les mains sur les lombaires pour soulager son dos qui peine à porter le poids de cette maternité. Il l'observe rejoindre le lit de Nanou, fasciné par cette démarche, empesée et gracieuse à la fois, qu'il ne lui connaît pas.
Une main posée sur son front, elle parle doucement à l'oreille de sa grand-mère, tout en gardant un œil sur ses constantes, clignotant langoureusement dans la pénombre.
Devant la scène, Pio sent un malaise grandir en lui.
Une sorte d'épiphanie.
Sa grand-mère à lui…
Mais celle de Myriam aussi…
Quel est leur lien ?
Un frisson.
Se pourrait-il qu'en plus du parricide, il se soit rendu coupable d'un inceste ?
Une aigreur qui remonte le long de son œsophage et laisse une brûlure acide au fond de sa gorge. À cet instant, et à cet instant seulement, cette prise de conscience retourne son estomac.
Etrangement, il pense au Jugement, cette carte de Tarot qui évoque le Jugement dernier, le triomphe de la justice divine et la résurrection des morts, mais surtout la Vérité mise à nu et l'Appel universel.
L'urgence, il la ressent alors dans tout son corps, une langue de feu qui le déchire dans le dos, un fourmillement douloureux dans la jambe, une pointe de douleur comme un tison qui le transperce de part en part au niveau du cœur.
Les dents serrées pour contrôler le réflexe nauséeux, il articule difficilement avant que Myriam ne quitte la chambre :
- Bon Dieu, qui es-tu pour moi, Myriam ?
Et qui je suis pour toi ?
Elle baisse les yeux, figée en plein mouvement par cette question qu'elle attend tout autant qu'elle redoute, depuis des mois.
Incapable d'affronter ces deux puits obscurs qui se dardent sur elle, et dont les paupières rougies accentuent l'ardeur, Myriam contemple ses sabots d'un rouge éclatant.
Couleur sur laquelle le sang ne marque pas.
Les mots claquent, désespérés et glaçants :
- Qu'est-ce qu'on fout là-dedans ?
"If God had a name, what would it be?
And would you call it to His face
If you were faced with Him in all His glory?
What would you ask if you had just one question?"
* Quercus robur : Nom latin du chêne pédonculé, essence de chêne endémique en Alsace et dans une grande partie de l'Europe

