Chapitre 8 : Le pont



Ils cheminaient de conserve à travers les bourgs et les bocages, portés par le temps capricieux d'un printemps hésitant, des giboulées soudaines et violentes qui crevaient le ciel bas et des éclaircies fulgurantes qui ravivaient les couleurs du paysage qui défilait.


Peu de mots avaient été échangés depuis le départ du couvent, au petit matin d'un jour maussade. Le jeune homme, tout à son objectif d'atteindre ses ambitions et de trouver réponse à ses origines dans le même allant, supportait mal de se voir encombré d'une recluse dont il s'imaginait déjà la dépendance, lors d'un périple de cette envergure, comme un fardeau. Délicate, éthérée, sans aucun doute bigote, c'était une compagnie dont il se serait bien passé, à plus forte raison que de devoir l'escorter jusqu'à son couvent de destination représentait un détour de plusieurs lieues. Lui qui appréciait plus que tout parcourir le pays, trouvant dans l'inattendu un remède à une vie sclérosée de bourgeois citadin, acceptait de mauvais gré l'allongement du voyage. De plus, la manœuvre de l'abbesse lui laissait une saveur amère dans la bouche, sa quête de réponse avait enclenché la roue du destin, mais il n'avait pas su prévoir les dommages collatéraux de son action.


Soeur Clara avait prétendu lors du départ n'avoir que peu eu l'occasion de monter à cheval, étant entendu qu'elle était issue d'un milieu paysan où la possession d'une monture était un luxe que bien peu pouvaient se permettre. Cela avait accentué l'irritation du jeune marchand qui ne souffrait l'idée que l'on ne sache monter, ou plus vraisemblablement, que certains de ses contemporains n'avaient pas bénéficié des mêmes largesses que lui, qui avait pourtant trouvé son enfance miséreuse par bien des aspects.

Cependant, elle se montra une cavalière convenable et dure à l'effort, capable de tenir des longues heures sur le cheval vif mais conciliant que le couvent avait cédé pour le trajet. Sans doute le temps qu'elle passait à flatter l'animal et à lui parler, n'était pas étranger à cette osmose que lui-même partageait avec son fidèle destrier, cadeau de son père à l'aube de l'âge d'homme, quand il avait été autorisé à partir avec lui dans ses pérégrinations commerciales.

Il fallut encore quelques jours de chevauchées silencieuses pour que le mépris glacial n'évolue en une indifférence polie, puis en un intérêt circonspect. Le temps lui-même semblant s'adoucir à mesure de leur avancée vers le sud de l'Empire.


Les deux comparses ne descendaient de leur monture que pour trouver pitance et repos dans les relais parsemant la route, soulager leur monture de leurs poids ou permettre à la religieuse d'observer ses obligations prédicatives. Supportant ce rythme soutenu sans plaintes, bravant comme lui la pluie verglaçante, les regards torves et les routes mal entretenues, le jeune marchand fut forcé de constater que cette dernière faisait preuve d'une adaptabilité remarquable et d'une amabilité dont il se montrait bien incapable.

Drapée d'un manteau dont la capuche recouvrait le voile blanc, il ne voyait d'elle que cette silhouette fantomatique qui le suivait comme une ombre vespérale sur le chemin. Ce manteau dont il apprit lors d'un de leurs rares échanges qu'elle l'avait été hérité, tout comme ce vieil ouvrage relié de cuir usé qu'il avait pris pour une Bible mais qui s'était avéré être un herbier, de sa mère qu'elle évoqua à voix basse comme prise en faute

Lorsque, par mégarde, il croisait ses yeux verts, entourés de fines rides marquant l'écart d'âge qui les séparait, il lui semblait y voir ce regard à la fois tendre et narquois dont le gratifiait parfois sa nourrice quand il était enfant.

Un regard de sagesse et d'amusement.

A la fois jugeant et bienveillant.

Un regard de mère.

La contrariété revenait alors, flanquée d'un sentiment qu'il n'était pas capable de formuler.

Une sorte d'attrait.

Comme un charme.


A l'issue du cinquième jour, sur le contrefort des Alpes où leur route, menée d'un bon pas et sans encombres, les avait menés, ils se trouvèrent face à un pont délabré rendant infranchissable le large bras de cette rivière tumultueuse. L'infrastructure avait cédé face aux pluies torrentielles et à la fonte des glaces des montagnes proches. L'amas de rondins et de petits éboulis qui en constituait la sépulture n'entama en rien la détermination du jeune homme. S'adressant à la sœur qui se dressait à sa gauche, et dont le regard avide observait avec une curiosité gourmande la flore montagnarde inconnue, il indiqua un point vers l'est et expliqua de sa voix claire et posée de laquelle, toutefois, émergeait un soupçon d'exaspération :

- Il existe un autre pont pour traverser le fleuve, il faut remonter le courant en amont vers sa source.

Le détour nous prendra…

Il calcula rapidement le délai supplémentaire et lâcha dans un soupir :

- Une journée en sus afin de revenir sur la route principale, quelques heures au plus si nous continuons notre chemin à travers le col

Son doigt pointait à présent vers un massif dont le sommet disparaissait dans un amas de brume. La religieuse baissa les yeux vers sa monture puis sur celle de son chaperon, dont l'une des pattes arrière semblait prise d'un tremblement incontrôlable. Le foehn se leva, emportant avec lui une myriade de nuages, qui en quelques minutes à peine, assombrit le pâle soleil vernal qui déclinait. La nuit ne tarderait pas à étendre son ombre, sans doute précédée d'un orage.

- Ne pensez-vous pas qu'il serait plus sage d'attendre quelques heures que nos montures se reposent ?

Le jeune homme leva un sourcil surpris. Il n'attendait pas à ce qu'elle conteste sa position. Il ne l'avait informée que par pure bienséance et entendait qu'elle acquiesce en silence ses décisions, avec la même ferveur dont il croyait qu'elle, comme ses consœurs, mettait dans l'acceptation d'un pouvoir qui les dépasse. La leçon de l'abbesse n'avait, semble-t-il, pas suffi.

- Je dois parvenir à ma destination d'ici une huitaine de jours, après vous avoir escortée à votre affectation. Je ne peux perdre plus de temps.

Il omit le fait qu'avant de se rendre à cette rencontre primordiale pour son commerce, qui avait été évoquée par l'abbesse lors de sa présentation à Sœur Clara, il comptait régler quelques affaires personnelles. Après deux décennies d'attente, l'urgence lui semblait de mise.

Son ton à présent ne souffrait aucune riposte.

La jeune femme céda, le visage fermé et soucieux. Sa main empoigna la petite croix de bois enfouie sous le col de sa cape et ses lèvres murmurèrent une prière silencieuse. En passant près d'elle, il promit d'un ton qui se voulait enjoué à des fins d'apaisement :

- Nous trouverons un gîte avant la tombée de la nuit.


Ils reprirent leur chevauchée et entreprirent l'ascension promise sous un ciel lourd, dans un silence toujours plus pesant. Des fines gouttes de pluie mêlées de grésil alourdirent les capes et les cœurs puis finirent par rendre la piste bourbeuse et glissante. A chaque galop hésitant, l'appréhension grandissait dans la poitrine de Sœur Clara, le pressentiment que ce chemin était néfaste, qu'ils se fourvoyaient de concert dans cette nature qui pouvait se montrer tour à tour bienfaitrice et terriblement cruelle.

Le pont promis les accueillit entre chien et loup, sous une pluie battante. En fait de pont, l'ouvrage tenait plus de l'humble passerelle dont les lattes de bois poissaient d'humidité. Les cordages qui maintenaient le tablier instable paraissaient rongés par la moisissure. Bien que plus étroit et moins profond, le cours d'eau qu'il enjambait semblait pris d'une gigue infernale, incapable de contenir ses flots tumultueux.

Le cheval du jeune homme se cabra au moment d'entamer la traversée, refusant rigoureusement d'avancer. Il sentit sur lui le regard désapprobateur de la religieuse, mais lui refusa la grâce de lui donner raison. L'obstination l'emporta sur le discernement.

- Passez devant, ordonna-t-il, exaspéré par la situation.

Devant son immobilité, il insista.

- Avancez je vous prie, le pont tiendra.

La jeune femme mit pied à terre afin de ne pas alourdir sa monture, puis lui murmura quelques mots à l'oreille ce qui eut pour effet de calmer la bête instantanément. Docilement, la tête baissée et garnie d'œillères, elle suivit sa cavalière à travers le frêle ouvrage, esquif battu par les eaux diluviennes. Arrivée de l'autre côté la tête haute et le port altier, Sœur Clara flatta sa monture d'une caresse puis darda son regard sur le reste de l'équipée. Sa silhouette droite ne céda pas au soulagement d'avoir atteint l'autre rive saine et sauve. Une peur indicible lui tenaillait le ventre malgré ses prières à la Mère empêchant la détente du moindre de ses membres.

L'homme entama à son tour le franchissement de la passerelle, qui ne réagit pas outre mesure à son poids. Il n'en fut pas de même pour l'avancée de son cheval récalcitrant, dont la procession hésitante s'accompagnait de grincements funestes de la structure et de hennissements paniqués. Plus d'une fois, il dut tirer sa monture, forçant sur son mors, et provoquant des ruades apeurées. Tant bien que mal, il atteignit le bout du pont aux allures de vaisseau en plein naufrage. Au moment de poser le pied sur l'herbe boueuse, un craquement sinistre retentit sur sa droite. Les rênes qu'il tenait entre ses mains se tendirent violemment jusqu'à scier sa paume malgré ses mains gantées. Quand il se retourna, la deuxième corde de maintien céda, emportant le cheval dans sa chute. Le poids de ce dernier auquel il était toujours attaché faillit l'emporter lui aussi, sans l'aide de la religieuse qui le retint pour faire contrepoids.

Les mains jointes d'une même ardeur, ils tirèrent ensemble et de toutes leurs forces pour faire remonter la monture dont les mouvements affolés contribuaient à l'ensevelir toujours plus profondément dans les flots impétueux. Ignorant la puissance des bras à la force insoupçonnée de Sœur Clara qui l'agrippait comme un naufragé, le jeune homme hurlait, se rapprochant dangereusement de la rive. Dans le raffut de la tempête et de ses propres cris, la voix de Sœur Clara retentit :

- Il est trop lourd Monseigneur, lâchez-le ou il vous emportera.

Il hocha la tête dans un refus obstiné d'abandonner celui qu'il considérait comme un frère; le seul lien avec son défunt père, l'unique vestige de la famille qu'il avait connue.

- Noooon !

L'animal sombrait inexorablement, le corps immergé dans sa quasi-totalité. Seule sa tête maintenue par les rênes affleurait difficilement à la surface. Les mugissements qui s'en échappaient répondaient aux suppliques de son maître et aux plaintes lugubres des bourrasques rendant la scène apocalyptique. La folie du désespoir dans tout son macabre éclat.

La main de la nonne se fit plus douce sur la sienne, presque caressante, pour lui faire lâcher prise. Avec une infinie douceur proprement irréelle dans le fracas environnant, elle murmura à son oreille :

- Il souffre… Laissez-le partir Emmanuel...

L'entendre prononcer son prénom pour la première fois le déstabilisa. Il céda, sonné par cet ordre divin susurré d'une voix d'ange, puis ferma ses yeux gorgés de pluie et de larmes pour ne pas voir son fidèle destrier avalé par le courant.

Le silence se fit subitement, d'une violence inouïe. Même le vent tomba, muet.

Seuls les gémissements du jeune orphelin, prostré dans la boue et le désespoir de l'abandon, perçaient la nuit tombante.

Penchée sur lui, Sœur Clara caressa son visage hoquetant de douleur avec une tendresse maternelle. De longues mèches de cheveux d'un brun profond, échappées de son voile lors du tumulte, frôlaient les joues râpeuses d'Emmanuel. Ses lèvres pleines chantonnèrent une berceuse réconfortante qu'elle avait apprise enfant, une ritournelle mélancolique empreinte du souvenir de sa propre mère. Les sanglots s'apaisèrent. L'homme ouvrit les yeux et s'abîma dans la contemplation de ces prunelles vertes qui le couvaient, étincelantes dans l'obscurité pénétrante qui les entourait. Ensorcelé par ces feux follets, ivre d'un chagrin dont l'intensité le dépassait, il se lova contre elle qui l'accueillit entre ses bras, et à la manière d'un petit enfant, la supplia :

- Ne m'abandonnez pas

- Non, je reste là, avec vous

Puis, porté par le besoin irrépressible de sceller cette promesse conclue dans le deuil, sous un ciel à présent dégagé, il posa ses lèvres sur les siennes.


Le temps s 'arrêta tandis que la Roue du destin déclencha son engrenage.


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