Prends garde à toi : Chapitre 3

Chapitre 3 : J'irai danser la séguedille
Carmen s'attarda sur les murs jaunes pisseux de la cellule de garde à vue. Entre autre littérature, elle découvrit, gravé dans l'enduit, une déclaration d'amour d'un lyrisme débridé et pour le moins inattendu vu l'endroit, suivi quelques centimètres plus bas d'un lapidaire Nike la Police sans aucun charme. L'espace d'un instant, elle se demanda si un homme, un jour, avait pu lui déclamer sa flamme avec des mots aussi touchants, et à quel endroit ? Valait-elle mieux qu'un commentaire douteux sur sa croupe, griffonné au marqueur sur la porte des toilettes d'une obscure boîte de banlieue ? Puis se remémorant la fouille minutieuse subie avant d'atterrir dans cette pièce glauque, elle fut surtout curieuse de savoir comment ces mots avaient-ils pu être tracés ? Avec les ongles ?
La rage qui s'était emparée d'elle moins d'une heure plus tôt était retombée comme un soufflé, ne lui laissant qu'une immense fatigue et un goût amer dans la bouche.
A moins que ce ne soit celui du sang.
La bourge camée ne l'avait pas loupée.
La pièce était évidemment dénuée de miroirs, mais Carmen ne doutait pas que son visage tenait plus de la racaille bastonnée que de la madone andalouse.
Elle tâta son nez aquilin qui lui parut indemne, puis ses doigts parcoururent son visage. Elle grimaça quand ils atteignirent l'œdème sanglant qui dévorait une partie de sa joue.
On sous-estime trop souvent l'efficacité d'un Jumbo Chanel comme arme de poing.
Sa langue passa furtivement sur sa lèvre fendue qui saignait abondamment, puis sur ses dents qu'elle inspecta minutieusement. Elle fut soulagée de constater que tout semblait en ordre.
Elle était très fière de sa dentition parfaite, saine et blanche, qui contrastait avec sa peau mate et rendait son sourire irrésistible.
Elle était belle et le savait, pourtant cela n'avait pas toujours été une bénédiction. Loin de là.
Une beauté au moins aussi sauvage que son caractère, et dans le milieu dont était issue Carmencita, cela pouvait être une force mais aussi un poids.
Comme partout, au final...
La porte de la cellule s'ouvrit déversant un flot de lumière et de sons étouffés venant de l'intérieur du commissariat. Joey entra dans la pièce, une trousse de premier secours à la main. Il affichait un visage neutre mais ses mains nerveuses trahissaient une certaine agitation.
Carmen ne se démonta pas cette fois. La main sur la hanche, elle le toisa :
- Flic, hein ?
Le jeune homme haussa les épaules l'air faussement désolé :
- Beh, faut bien payer les factures !
Carmen plissa les yeux et ne dit rien. Un exploit considérant le maelstrom de pensées diverses qui tournaient dans sa tête depuis son interpellation. Elle avait chassé un poulet…
- Elle ne t'a pas loupée, continua-t-il en pointant son visage du doigt.
La jeune femme leva haut le menton, espérant qu'il n'ait pas remarqué son rougissement soudain.
- Elle m'a eue par surprise cette pétasse… mais je lui ai bien maravé sa tête de Sainte Nitouche.
Et elle rit de son rire rauque et profond. Joey la regarda, sérieux comme un pape.
- Tu t'es attaquée à un gros poisson Carmen, c'est la fille du préfet.
Il avait prononcé son prénom, et c'était délicieux de l'entendre même si son but était manifestement de lui faire peur, ou de la tancer comme une gamine…
- Je m'en fiche de qui est son père, cette fille est une tox qui sort avec des types douteux.
- Ce n'est pas la seule à ce que j'ai compris…
Le sourire narquois qui étirait ses lèvres et ses yeux amusés lui donnaient un air de sale gosse terriblement séduisant. Carmen leva la tête, comme contrariée, puis sourit sans mot dire. Sa réputation l'avait manifestement précédée.
- C'est elle qui m'a agressée Joey.
- Je n'en doute pas… mais…
- Sa parole contre la mienne hein, et qui va croire la racli de la téci ?
Un ange passa, le genre de volatile qui permet de considérer un bref instant les questions existentielles du style inégalités de classe, injustices sociales, destins en marche.
Elle fit soudain mine de s'inquiéter et demanda d'un air candide :
- Je vais avoir des problèmes ? Je veux dire, vraiment ?
- Je ne sais pas, aucune plainte n'a été déposée pour l'instant.
Mais je doute que ça aille plus loin…
- Ou Monsieur le Préfet devra expliquer à la presse pourquoi sa gamine a le blase rongé par la coke.
Joey garda le silence mais son sourire en coin ne faisait pas illusion sur ses propres convictions.
- Tous des pourris, lâcha la jeune femme le poing levé, mimant un révolutionnaire de pacotille.
- Carmen fais attention à ce que tu dis, surtout ici…
- Ok, fit-elle l'air bravache, je me contenterai de le penser, et il n'est pas interdit de penser que je sache !
Carmen croisa les bras sur le cache-cœur taché de sang qui lui couvrait la poitrine, faisant tintinnabuler la myriade de bracelets dorés qui encerclaient ses poignets. Ses gestes, sa posture étaient empreints d'un curieux mélange de grâce et de vulgarité. Joey repensa à la démonstration de danse auquel il avait assisté.
Il lui trouvait un charme désarmant.
Il s'approcha avec sa trousse à pharmacie pour lui proposer de désinfecter ses blessures. A sa grande surprise, elle accepta avec gratitude.
Ils s'assirent sur la paillasse et il entreprit de nettoyer le sang séché de ses blessures. Avec délicatesse, il frôla sa pommette, haute et ferme, puis monta jusqu'à la tempe où se perdait un trait de khôl couleur charbon. Muni d'une compresse propre, il tamponna sa lèvre carmin, et se retrouva hypnotisé par les contours de sa bouche charnue. Face à lui, muette comme une carpe, le corps droit et étonnamment calme, Carmen s'était noyée dans le bleu céruléen de ses yeux. Jamais elle n'avait ressenti une telle sérénité en s'abîmant dans le regard d'un homme.
Des coups violents à la porte et les aboiements du collègue de Joey mirent fin à cet instant de grâce.
- Tu peux laisser sortir la furie, on a aucune charge contre elle.
Comme réveillée d'un sortilège, Carmen se leva d'un bond, trop pressée de quitter cet endroit glauque et sombre. Les murs et les néons lui furent soudain insupportables, comme si sa nature libre et indomptable venait renâcler contre ces quelques heures d'enfermement.
- A moins que tu ne veuilles la coffrer pour outrage à agent et refus d'obtempérer, poursuivit le lieutenant, rigolard, avant que sa voix de baryton ne s'évanouisse dans les couloirs.
Toujours assis sur la paillasse, Joey regarda la jeune femme par en dessous, soupesant la pertinence de la suggestion.
- Tu déco…
Elle s'interrompit en mordant sa lèvre inférieure, et se faisant, rouvrit la plaie qui la cisaillait. Difficile de dire si la grimace qui s'ensuivit était due à la douleur ou à ses efforts surhumains pour mater son exaspération. Joey observa, fasciné, le véritable combat intérieur qui se jouait chez elle et dont les sourcils expressifs et les différentes mimiques illustraient l'intensité.
Finalement, elle inclina la tête sur le côté et dégaina le sourire penaud de la petite fille prise en faute. Les mains derrière le dos, les yeux baissés, elle minauda :
- Je suis désolée pour mon comportement à l'égard des forces de l'ordre…
- Mais encore ? la relança le jeune policier, joueur
Elle réfléchit, puis se redressa, la poitrine en avant. Son regard aux pupilles ensorcelantes se planta dans ses yeux et ses lèvres se retroussèrent en un sourire séducteur teinté de sang :
- Je saurais me faire pardonner ce manque de… coopération.
Joey tourna la tête et entreprit de ranger les emballages de compresses dans la boîte à pharmacie, avec une minutie quasi maniaque. Les gestes lents et concentrés, il tentait de masquer la brûlure dans son esprit provoquée par ce regard incandescent.
Puis quand il sentit à nouveau maître de lui, il continua d'un air indifférent :
- Vraiment ? Et comment exactement ?
Raide comme un piquet, Carmen ne sut comment interpréter cette froideur. Elle hésita un moment entre continuer son numéro de charme incendiaire ou battre en retraite. Une fois n'est pas coutume, elle choisit la voie du milieu.
- Je bosse ce soir aux Remparts, viens, je te paierai un coup pour me faire pardonner.
Puis comme si le marché avait été conclu, elle pivota sa silhouette féline dans un tourbillon de cliquetis et de parfum capiteux et sortit de la cellule, la tête haute et le regard droit. Avant qu'il n'ait pu comprendre ce qui venait de se passer, la reine des gueux avait quitté la scène.

