Le Cadeau

24/07/2026

"This is a gift

It comes with a price

Who is the lamb

And who is the knife"


Il regarde le paquet qui gît entre ses mains. Il a pris soin de les essuyer sur son t-shirt avant d'accepter l'offrande.
Pris de court.

Mais l'huile de massage, en plus de marbrer de traces douteuses les flancs de son t-shirt gris, a laissé une pellicule grasse sur sa peau qui s'étale à présent sur le papier cadeau.

Debout dans le cabinet, il se sent perdu.
Con, même.

Pourquoi lui a-t-elle donné ça ?
Qu'est-ce qu'il est censé en faire ?

Elle avait une robe rouge.
Pourquoi est-ce qu'il a retenu ça ?

Un patient l'appelle du fond d'une cabine. Le souffle court, plaintif.

— J'ai mal là, c'est normal ?

Merde.

Comme pris en faute, il fourre le paquet au fond de sa sacoche, vaguement honteux, et rejoint le patient en nage sur son vélo elliptique.

Plus tard, une fois le cabinet vidé de sa patientèle, il s'écroule à son bureau, épuisé.

Le paquet déborde largement de la sacoche posée à ses pieds. Le papier rouge sang, émaillé de fines rayures dorées, l'hypnotise. Il n'a cessé d'y penser depuis qu'elle le lui a donné, deux heures plus tôt.

Elle.
La patiente bizarre qui n'est plus revenue depuis des mois.

Pourquoi diable s'est-elle pointée avec un cadeau deux jours avant Noël ?

Il se baisse pour le ramasser. Palpe l'emballage en essayant de deviner ce qu'il contient.

Un craquement dans le bâtiment.

Ses doigts se crispent sur le papier.

Comme pris en faute.

Il souffle pour se détendre et reprend son inspection.

Il serait plus simple de déchirer l'emballage, mais quelque chose l'en empêche.

Une intuition.
Un mauvais pressentiment.

Que ce… truc puisse être une sorte de boîte de Pandore.

Et qu'une fois ouvert…

Dieu sait quelles catastrophes pourraient en découler.

Pourtant, il n'arrive pas à déterminer la nature de la chose. Rectangulaire, plate et souple. Une impression de millefeuille de papier.

Une ramette ?

Mais qui offrirait une ramette de papier à quelqu'un ?

C'est absurde.

Son propre comportement est absurde.

Il est 21 h, l'avant-veille de Noël. La nuit est profonde, il pleut à verse, et lui est là, comme un couillon, à triturer un cadeau surprise en se rongeant les sangs.

Putain de Secret Santa.

Il se raisonne.

Il faut qu'il rentre. Il ne va pas passer la nuit ici à rejouer la scène.

Elle qui déboule dans la salle d'attente.
Robe rouge.
Joues rouges.
Sourire en coin.
Le paquet tendu.
Et juste deux mots :

Bonnes fêtes !

Puis plus rien.

À peine un reste de parfum dans son sillage et le vent glacial quand elle a ouvert la porte pour partir.

Une apparition.

Il ferme les yeux, boit un fond de café froid qui traîne sur le bureau, sans être certain que ce soit sa tasse.
Amertume qui tapisse son palais, écrasée par un shoot d'aspartame qui le fait grimacer.

Bordel, ce n'est même pas son café.

Agacé, il reprend le paquet et se décide à l'ouvrir par là où il a été scotché. Pas très soigneusement d'ailleurs. On dirait que l'emballage a été fait dans la précipitation.

En panique, un peu.

Ou c'est ce qu'il se dit, pour se rassurer.
Pour ne pas être le seul à baliser sur un paquet.

L'emballage s'ouvre sur une feuille blanche, format A4. La première d'une pile.

La théorie de la ramette se confirme, finalement.

Circonspect, il retourne le paquet de feuilles retenues par une pince métallique sur le côté.

Au milieu de la page, trois mots :

"Pourquoi je brûle ?"

Suivis de son nom à elle.

Et l'incompréhension cède face à une angoisse irraisonnée qui lui prend aux tripes.

Oh putain.

Elle lui a offert un manuscrit !



Oh putain.

Je lui ai donné le manuscrit !

Elle regarde ses mains qui tremblent.
Vides.

Le souffle coupé.
Les chaussures trempées.
Plongées dans la flaque boueuse où ses pas se sont arrêtés.

Devant sa portière.

Une des mains vides qui fourrage dans son sac.

Bordel, où est la clé ?

Les cheveux qui dégoulinent de pluie dans son cou.
Sa robe rouge maculée de taches humides.

Le froid mordant qui entre dans ses poumons quand elle se souvient de respirer.

Le rouge à lèvres qui tombe dans la flaque.

Putain.

La douleur lombaire en le ramassant.

Putain.

Le sac qui trempe dans la flotte.
La clé qui se fait la malle dans la doublure.
L'ongle qui se coince dans l'anneau du porte-clé.

Putain.
Putain.
Putain.

Elle ouvre sa voiture.
S'écroule sur le siège noyé dans l'obscurité.

Le cerveau anesthésié
Qui refuse de se réveiller.

Au risque de prendre conscience que…

Mais qu'est-ce que j'ai fait ?

Puis.

C'est moi qui sens le chien mouillé ?

Et.

Oh bordel, mais pourquoi ?

Les trois tentatives pour rentrer la clé dans le contact.
Le regard vissé à la porte du cabinet.
La peur qu'il la poursuive avec son cadeau à la main.

Mais t'es conne ou quoi, pourquoi il ferait une chose pareille ?

Mais t'es conne, pourquoi TOI tu as fait une chose pareille ?

Les mains qui tremblent.
Encore.
Sur le volant.
Le levier de vitesse qui agonise.
Le moteur qui beugle.
La pluie qui s'acharne sur le pare-brise.
Le cœur qui cogne comme un sourd.

Meuf, tu vas pas faire un arrêt cardiaque en conduisant !
Si ?

Un trou noir.

L'enseigne lumineuse d'un bar.
La chaleur qui lui saute au visage.
La musique.
Les odeurs.

Posée devant son gin to', elle s'accorde le droit de penser aux deux dernières heures.
La conduite automatique, l'arrivée en ville, la galère du parking, la foule amassée autour du sapin.

Tout ça traversé on ne sait comment dans un état de conscience proche de l'Iowa.

Puis elle se rejoue la scène, les joues en feu.
Revoit la perplexité dans ses sourcils.
Sa surprise dans ses mains essuyées à la va-vite sur son t-shirt.
Gris.
Le T-shirt.

Puis elle tente d'éteindre l'incendie en finissant son verre d'un trait.

Il a dit quelque chose ?
Et elle ?
Elle ne sait plus.

Si elle sait.
Bonnes fêtes !

Putain, t'as le sens de la formule, meuf !

Guette l'arrivée de son amie à chaque ouverture de porte.
Les nerfs à vif.

Comme si…

Comme si quoi, il allait te suivre jusqu'ici pour demander des explications ?
Contacter le FBI pour lancer un mandat d'arrêt international ?
Chef d'inculpation : transformation en personnage de roman sans consentement.

Elle divague.

Commande un deuxième gin to' en essayant de se concentrer sur la musique.

Se revoit imprimer le manuscrit pour sa meilleure amie et correctrice.

Pour lui offrir.
Là.
Maintenant.
Cadeau de Noël.
Mi-remerciement.
Mi-délire égotique.

Chercher des pinces pour maintenir les feuilles.
Puis l'emballer dans un papier cadeau miteux trouvé dans une armoire.
Prendre la route pour son rendez-vous.
Bifurquer.
Se retrouver devant le cabinet.
Et…

Oh mon dieu, et s'il le lit…

Panique. Angoisse. Gin to'.

Oh mon dieu, et s'il ne le lit pas !

Panique. Angoisse. Gin to'.

Puis elle arrive.
Son rire qui la soulage.
Son parfum qui l'apaise.
Un câlin.

- T'en fais une drôle de tête, ma belle.
- Je crois que j'ai fait une connerie.

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