La Terre, l'Enfant et le Temps

19/06/2025


"Le Temps est assassin

et emporte avec lui le rire des enfants"

Pourquoi ne m'as tu pas amené l'enfant?

Fixant le ventre légèrement arrondi de la femme qui lui faisait face, il se reprit.

- Les enfants…

Le léger gonflement aurait pu aussi bien être un vestige des maternités précédentes, qui chacunes, avaient laissé sur ce corps plein de courbes et de vergetures, des stigmates de leurs passages.


Il ne s'y trompa pas.

Elle était habitée.

Encore une fois.


Rhéa frissonna.


Il savait.


L'homme à la chevelure couleur du temps qui passe, la toisa. Une froide colère nourrie d'incompréhension figeait ses traits en un masque grimaçant. Pourtant, quand elle leva la tête vers lui, il détourna le regard, soudainement passionné par les traces de doigts qui maculaient la baie vitrée en face de laquelle ils se tenaient.

Marques éphémères d'un bref instant de vie.

Rhéa croisa les bras sur sa poitrine opulente. Une rage sourde vibrait en elle. Elle inspira et expira pour ne pas laisser la fureur prendre le dessus.

- Pour quoi faire exactement?

Il la connaissait assez pour reconnaître dans son ton, sec et aussi tranchant qu'un scalpel, la maîtrise de la révolte incendiaire qui l'animait.

Cela l'excita. Il lui fit face, une pointe de désir dans les yeux.

- J'ai un droit de garde, tu le sais bien. Ils sont à moi, autant qu'à toi.

Elle tiqua. L'injustice de ses dires la piqua jusqu'au fond de ses entrailles. Tout comme la concupiscence qu'elle lisait dans son regard gris aux reflets d'un doré patiné.

Presque sale.

Oxydé.

- Crois-tu? Qui les a portés et leur a donné la vie, dis-moi?

Rhéa se tenait droite. Le menton et le ventre en avant, les poings à présent sur ses hanches pleines.

Elle vit ses lèvres s'étirer en un fin sourire condescendant avant de riposter :

- Sans moi, ils n'auraient pas été là. Je suis le Père.

Sa voix tonnait, faisant trembler la vitre par laquelle le soleil lui-même n'osait pas imposer sa lumière. Il s'était d'ailleurs retiré, laissant place à un amas de nuages noirs, attirés par la perspective de l'orage.

- Ta seule présence à leurs côtés les mène à la mort !

- Rhéa, ça suffit !

- Non, ça ne suffit pas. Ai conscience de cela. Je t'ai amené mon premier né, heureuse et fière de te présenter l'oeuvre que j'avais créée grâce aux miettes que tu as daigné me partager. J'ai pris soin de cette graine, sèche et dure. À peine de la poussière. Je l'ai couvée dans un terreau fertile et l'ai transformée en un plant sain et luxuriant.

Un enfant.

Et toi? Qu'en as-tu fait ?


L'homme aux cheveux d'argent et aux yeux de soufre fut tenté de retourner à la contemplation des empreintes digitales sur la vitre sale. Il tient bon pourtant, la tête haute pendant que la Mère de son engeance assénait la cruelle vérité.

- Tu l'as renié ! Accueilli avec le doute, tu lui as pourtant ouvert les bras pour finalement l'enterrer dans les limbes de ton indifférence ! Fâné…

Il sentit comme un craquement dans la montagne de certitude qui le constituait. Une fissure dans la roche d'où s'écoulait une bile noire et acide.

La pertinence de ses mots le blessa, lui que rien n'atteignait jamais.

- Je n'avais pas le choix!

Ce fut tout ce qu'il arriva à marmonner, vaincu malgré lui par son impuissance face au Destin. La force de Moïra*, jamais égalée.


Les longues mèches d'un brun terreux qui encadraient le visage de la femme se mirent à onduler sous sa colère qu'elle ne prenait à présent plus la peine de contenir.

Gorgés d'eau après la récente pluie, ses cheveux semblaient ondoyer comme une nuée de serpents sous la lumière crue des néons qui éclairaient la pièce.

Il pensa à Méduse**.

L'appréhension fit place au soulagement quand il se rappela qu'on ne pouvait transformer en pierre celui qui était taillé dans le roc.


Il baissa néanmoins les yeux.

- Vraiment?

Elle criait à présent, et dans sa voix on entendait le tonnerre gronder.

- Tu as dévoré mon enfant Cronos, tu l'as pris en toi et tu l'as dissous dans le silence, pour te nourrir de sa substance dans l'espoir fou de l'immortalité. Et à présent, tu souhaites faire la même chose avec les suivants.

Sans qu'il ne put réprimer son geste qui le décontenança par sa rapidité, elle s'empara de la dague à la lame étincelante qu'il portait à sa ceinture. Vestige de sa glorieuse jeunesse et des liens toxiques de sa parenté qu'il fut, un jour, destiné à trancher.

Avant de les revivre.

Cycle éternel.


Rhéa pointa l'arme vers lui d'une main, protégeant son ventre de l'autre.

Cronos sentit le goût ferreux du sang dans sa bouche.

La scène lui rappela étrangement un instant qu'il avait déjà vécu.


D'une voix forte et grave, elle le menaça :

- Je ne crée pas ces êtres pour que tu les éclipses avant même qu'ils n'aient vu le soleil.

Tu n'auras ni cet enfant en moi, ni le précédent.

Je ne te dois rien, ogre que tu es, et plus jamais, tu ne poseras ta main sur moi.


Et dans un bruissement de feuilles, Rhéa disparut, laissant dans son sillage l'odeur forte et écoeurante d'un tapis de fleurs en décomposition.

La brise, se frayant un passage par la porte restée béante, souffla une prédiction:

"Prends garde à la revanche de ton fils"


Cronos en eut la nausée.


La vie gagna…

Au moins pour cette fois.


Le mythe :

Dans la Mythologie grecque, Cronos, Roi des Titans, est marié avec sa soeur Rhéa. Ils sont les enfants de Gaia, la Terre Mère et Ouranos, dieu du Ciel.

Ouranos haïssait ses enfants qu'il gardait enfermés sous terre, jusqu'à ce que Cronos, le plus jeune, aidé de sa mère, ne les libère en émasculant son père avec une faucille.

Ouranos prédit à son fils qu'il serait détrôné par son fils lui aussi, ainsi, quand il eut des enfants de Rhéa, il prit l'habitude de les dévorer. Finalement, son dernier enfant, caché par ruse par sa mère et sa grand-mère, libéra ses frères et soeurs en faisant vomir Cronos, puis il prit le pouvoir. Il s'agit de Zeus, qui devint le Roi des dieux de l'Olympe.

Cronos, dont l'équivalent romain est Saturne, est souvent assimilé à Chronos, le Dieu du Temps. Rhéa devient Cybèle chez les Romains, déesse de la fertilité et de la terre, et Zeus… Jupiter !

* Moïra : divinité du Destin

** Méduse : divinité primordiale, dont la chevelure était faite de serpent et dont le regard pouvait transformer en pierre quiconque le croisait. Dans l'une des versions du mythe, il s'agissait d'une belle jeune femme, violé par Poséidon dans un temple dédié à Athéna. Celle-ci la punit de ce blasphème en la transformant en monstre. Elle sera tuée par Persée, qui récupèrera sa tête pour pétrifier ses ennemis.


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