Initiales

"Karma Police,
I've given all I can
It's not enough
I've given all I can
but we're still on the payroll"
Le brouhaha alentour l'assomme. À moins que ce ne soit ce très bon Pinot gris dont la robe dorée l'hypnotise. Étrange d'ailleurs comme le liquide semble s'évaporer dans les limbes, du moins si l'on en croit le discret ballet du serveur qui, trois fois déjà, a rempli ce puits sans fond.
Plus elle comble sa soif et plus elle se sent vide.
Un bruit de verre qui se brise au loin et les acclamations qui accompagnent la maladresse la tirent de sa rêverie. Elle se redresse dans sa robe fourreau, d'un rouge incandescent et dont les agrafes lui cisaillent langoureusement le dos.
Magnifique pièce vintage acquise aux fripes pour une bouchée de pain, elle qui vit essentiellement de seconde main.
Elle tourne la tête et constate les gens agglutinés en petits groupes autour des tables. Seuls quelques solitaires sont assis et lorgnent le menu d'un œil hagard. Tout le reste de l'assemblée semble avoir trouvé une connaissance, passée, présente ou future, et de quoi agrémenter son carnet d'adresses.
Pourquoi est-elle là déjà ?
Ah oui, considérée par on ne sait quelle sorcellerie comme actrice de la vie locale pour avoir publié un roman au succès confidentiel dont l'action se passe dans la région, elle s'était retrouvée invitée à cette sauterie après une séance de dédicaces chez une amie libraire.
Amie qui, manifestement, avait fui les hostilités alors qu'elle lui avait promis mordicus de tenir front avec elle lors de cet événement.
J'arriiiiiive ! Bouchon !!!
C'était l'excuse de sa désertion, envoyée 45 minutes plus tôt.
À l'heure du premier verre de Pinot gris.
Vendanges tardives. 2022.
Or profond. Reflets ambrés. Dense, presque huileux.
Le nectar s'accroche au verre comme un souvenir qui refuse de s'effacer.
Elle lève le verre.
Encore.
Et laisse la boisson au nez de fruits confits et d'acacia chauffer avec indolence son palais.
Assoupir ses angoisses et son malaise.
L'envelopper dans une apathie confortable.
Comme ces après-midi de fin d'été, languissant sous un soleil qui décline.
Presque une nostalgie.
Elle ferme les yeux pour s'extraire du vacarme. Cacher ses paupières rougissantes aussi.
Le bretzel dont elle a entamé une partie n'aura pas été suffisant pour combler l'alcool qui rugit dans son sang. Bourrée à 21 h, au milieu de tout le gratin du coin, et avant même les petits fours.
Joli, Caro !
Elle se sent bien pourtant, à cet instant précis.
À travers ses paupières closes se dessinent des lueurs à l'instar de la lumière du soleil qui joue avec les persiennes au rythme languissant d'une brise d'aoûtienne.
Puis un mouvement sur sa droite.
Le bruit sourd de quelqu'un qui s'assoit avec une certaine pesanteur.
Fatigue ?
Agacement ?
Ennui ?
Et une odeur de bergamote entêtante, presque agressive, suivie d'un fond boisé, chaud et sec.
Une emprise olfactive.
Elle lève la tête, le nez saturé, et découvre le profil du nouvel arrivant, son marque-place gaufré à la main.
Son regard lit les initiales avant même de reconnaître l'homme qui vient de faire son entrée.
Un vertige.
Il tourne la tête vers elle et c'est sa version de vingt-cinq ans plus jeune qui lui fait face.
Yeux bruns malicieux, acné balbutiante sur le front, houppe de cheveux érigée au gel fixation forte et survêtement Nike vert bouteille.
Un KitKat tendu comme une invitation, accompagné d'un sourire grillagé de bagues. Un clin d'œil. Une tentative de discussion. Puis les moqueries.
L'adolescent typique des années 2000.
Florent M.
Le crush de ses 13 ans.
La version quadra, lunettes fines et barbe poivre et sel, la gratifie d'un sourire éclatant.
Beau travail d'orthodontie, qu'elle avait déjà pu admirer sur sa photo de profil que les réseaux sociaux ne cessent de lui proposer en suggestion d'amis depuis des semaines.
Ça pour une coïncidence…
Les sourcils de l'homme se lèvent.
Surprise ?
Autre chose ?
Puis il penche la tête sur le côté en plissant les yeux, comme s'il déchiffrait une inscription dans une obscure langue morte burinée sur un vestige quelconque.
Elle, figée dans son linceul écarlate, sent ses rides se creuser. Son esprit décuve et son corps se dessèche à grande vitesse. Momifiée.
De quoi j'ai l'air seulement ?
Ses doigts se portent inconsciemment vers son chignon pour ajuster une mèche imaginaire.
— Caroline ?
Entendre son nom la dégrise définitivement. Elle se redresse et lui tend son sourire de marchande de tapis. Un rictus travaillé lors de ses séances de dédicaces.
Elle attend qu'il se présente, refusant de jouer celle qui se souvient.
Il enchaîne, subitement mal à l'aise :
— Florent…
Elle continue de sourire en clignant des paupières, comme si le souvenir lui échappait.
— On était ensemble au collège.
— Oh mais oui…
Cette prise de conscience feinte sonne affreusement faux à son oreille, pourtant le voile de déception dans le regard de l'homme qui lui fait face semble confirmer son talent de comédienne.
Comme si je t'avais oublié…
Il continue, ragaillardi par la gorgée de vin qu'il vient d'aspirer pour apaiser la sécheresse dans sa gorge.
Du coup, il ment éhontément :
— Tu as changé, je t'ai à peine reconnue !
Un gloussement s'échappe malgré elle. Son nom est apparu ce matin même dans les spectateurs de sa story du jour. Ce matin, comme les précédents.
Tous les jours.
Depuis des mois.
Fantôme du passé devenu voyeur silencieux.
Stalker.
Évidemment que tu sais à quoi je ressemble… Flo !
Il croit que sa flatterie a touché sa cible. Elle décide de jouer le jeu. À sa manière.
Elle lève son verre, désespérément vide, et proclame en riant :
— Avec ça, tout le monde devient plus beau.
Il sourit. Soulagé.
Elle se demande ce qu'il fait là, dans cette région qu'il semble avoir quittée il y a des années. À la célébration d'un tissu local dont il s'est amputé lui-même pour aller vivre…
Où déjà ?
En Savoie, non ?
Une photo de lui parcourant de verts alpages surnage dans sa mémoire.
Il n'est pas le seul à espionner, semble-t-il…
Un doute pourtant.
Est-ce bien à ce Florent-là qu'elle pense ?
— Tu vis dans le coin ? demande-t-elle d'un ton innocent.
— Non, j'habite pas loin d'Annecy depuis une dizaine d'années.
D'où ces montagnes à perte de vue. Donc.
Elle feint la surprise. Toutes ces cours de théâtre n'auront finalement pas été vaines. Puis s'étonne avec la même naïveté crue que trahit son regard acéré aux paupières plissées.
Un tic de myope pour ajuster sa vue.
— Mais que fais-tu alors au Banquet des Zorn'Makers ?
Rien que de s'entendre prononcer ce nom ridicule l'étouffe.
L'homme toussote, puis répond d'un ton assuré et charmant. Baratineur un jour…
— J'accompagne une amie.
Puis il pointe une femme en grande conversation non loin de leur table.
Blonde.
Mince.
Jeune.
Sportive.
Évidemment.
— Ça doit pas être simple, les relations à distance…
Il sourit encore. Manifestement, ses dents ont coûté assez cher pour rentabiliser le moindre rictus.
— C'est mon ex, en fait. Je lui ai prêté de l'argent pour lancer sa boîte de consulting. Elle s'est dit qu'elle allait m'inviter pour se faire pardonner de m'avoir trompé avec mon meilleur ami, en plus de ne jamais prévoir de me rembourser.
Elle éclate de rire devant l'incongruité de cette déclaration. Tant de sincérité énoncée avec un flegme sidérant. Son rire de phoque asthmatique semble attirer quelques regards. Elle se reprend en finissant son fond de vin tiède.
— Et ça marche ?
Il hausse les épaules.
— Bah, ça occupe ma soirée. Et puis elle a quelques talents dont je suis assez content de bénéficier à l'occasion.
Il finit son verre en la regardant droit dans les yeux. Elle rougit en comprenant le sous-entendu. Cette fois, c'est lui qui se marre. Elle contre-attaque en tentant de héler un serveur avec grâce.
— Ça fait charo un peu, ce délire avec les exs…
— Clairement charo.
Il vide d'un trait son verre avec un rictus.
Elle sait qu'il sait qu'elle sait.
Il alpague le serveur, qui jusque-là ignorait les sémaphores de son interlocutrice, insiste pour garder la bouteille. Puis, bon prince, il la sert d'abord et l'invite à trinquer :
— Aux revenants du passé !
— Et aux traumas qu'ils ont causés…
Elle enquille son verre cul sec quand lui frôle la fausse route. Elle continue en le regardant se gratter la barbe, soudain nerveux.
— Si j'avais su que j'assisterais au retour des morts-vivants, j'aurais amené un pieu.
Sourcils foncés.
Ajustage de lunettes.
Pomme d'Adam en roue libre.
Le lover en carton est en PLS.
Une annonce grésille dans le micro, le repas est sur le point d'être servi.
Les convives affluent comme des mouches vers les tables, le ventre creux et les voix rauques d'avoir trop parlé.
Florent M., le rescapé du passé, nettoie ses carreaux l'air songeur. Il coule un regard vers elle. Se mord la lèvre. Ouvre la bouche puis la referme.
Hésitant.
Nerveux.
Elle attend, l'air blasé, mais fébrile au fond.
Il se lance enfin :
— Je suis dé…
Avant d'être abattu en plein vol.
— Excusez-moi.
Sillage de yuzu, presque aqueux, froid et distant, avec un fond de vétiver piqué d'une pointe d'encens, chaud et persistant.
Son odeur.
Deux paires d'yeux se braquent vers le nouvel arrivant à la voix grave et légèrement éraillée, comme si un chat s'était définitivement assoupi entre ses cordes vocales.
L'un des deux regards cligne à plusieurs reprises, pris d'une soudaine convulsion des paupières.
L'homme s'adresse à Florent M. :
— Je crois que vous êtes assis à ma place.
Puis accompagne son assertion d'un ample geste du bras pour cueillir le porte-nom gaufré marqué de ses initiales.
Ses mains…
Elle sent ses joues cramoisir.
L'alcool, forcément.
L'abus de Pinot gris lui donnerait-il des hallucinations ?
— Oh… mais je m'appelle Florent M.
- Mais lui aussi, en fait.
Cette fois, c'est vers elle que les regards convergent.
Perplexes.
Une furieuse envie de rire la prend tant la scène est ubuesque.
Quelle est la putain de probabilité que cette scène irréelle ait lieu ?
Le crush d'hier.
Et le crush d'aujourd'hui.
Affublés des mêmes initiales.
Jouant aux chaises musicales.
La vie est un roman.
Pire, même.
— Flo !
Les deux hommes tournent la tête d'un même mouvement vers la droite.
La blonde sculpturale experte en upcycling d'ex pointe du doigt une chaise vide à ses côtés.
Le Florent barbu baisse la tête, confus.
Son temps de jeu est fini, il est prié de regagner les coulisses.
La vraie vie.
Il se lève, tête haute. S'excuse d'une poignée de main ferme pour l'un et d'une subtile révérence pour l'autre. Puis prend congé vers l'appel du présent, non sans embarquer la bouteille entamée.
Pour se donner du courage.
Ou noyer son seum.
En contournant son homonyme, on l'entend clairement murmurer à ce dernier :
— Bon courage !
Ce à quoi ce dernier ne répond rien, se contentant de s'asseoir, raide comme un piquet.
Elle pivote sur son siège, prise d'un malaise soudain.
Une mollesse qui l'accable.
Et une terrible envie d'uriner.
Quand on y pense, quelle tragédie que le destin d'un vin si délicat de finir dans la cuvette des latrines d'une salle des fêtes quelconque au fin fond d'un village alsacien.
« Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. »
En attendant, le breuvage aura fait quelques dégâts sur son passage.
Comme ces mots qu'elle croit entendre sur sa droite.
Sont-ils réels ?
— Bonjour.
Son regard coulisse vers le côté.
Non, c'est bien lui qui vient de lui parler.
L'homme qui l'ignore magistralement depuis des mois.
Des années ?
Depuis ce roman, dont il a inspiré malgré lui le personnage principal.
Celui-là même pour lequel elle est là ce soir.
Elle se racle la gorge pour répondre à la politesse.
Il continue :
— J'ai interrompu votre conversation ?
Elle ricane :
— Pas vraiment, on n'avait pas grand-chose à se dire de toute façon.
Un silence, puis :
— Un ami ?
Étonnée par l'indiscrétion de la question, elle se retourne tout à fait vers lui :
— Un fantôme… C'est le jour, manifestement.
Un blanc assourdissant au milieu du vacarme.
Le service a commencé sans qu'elle en ait conscience.
Devant elle apparaît une escalope de foie gras poêlé.
L'odeur lui soulève le cœur.
Moins sans doute que ce qui suit :
— J'ai lu votre roman, au fait…
Une nausée du fond des âges prend racine dans sa gorge.
Vais-je vraiment gerber devant lui, là, maintenant ?
Elle serre les dents :
— Ah.
Un borborygme.
La sueur sur son front.
Et ce putain de vertige.
«J'ai lu votre roman...»
Elle a envie de crier.
De le frapper.
De se venger de l'indifférence affichée à chaque rencontre inopinée.
Du flegme de cette déclaration.
Ces mots attendus si longtemps.
Et vidés de leur sens.
Florent M., le personnage de roman, croise les doigts de ses grandes mains pour cacher leur léger tremblement.
Inspiration.
Expiration.
Calée sur le rythme cardiaque.
Technique de marathonien, sans doute.
Puis il continue sur le même ton, badin mais qui pue l'angoisse maîtrisée à dix kilomètres :
— Vous voulez en parler ?
Foulée maîtrisée dans le dénivelé.
Jolie performance.
Et, en guise de ligne d'arrivée :
— C'est trop tard.
Un constat.
Une sentence.
En arrière-plan, elle voit l'autre Florent M., l'exilé savoyard, qui l'observe pendant que sa blonde lui caresse l'épaule. Sa voix a porté loin, lui aussi l'a entendue. Il détourne le regard et vide d'un trait son verre.
Incapable de se contenir plus longtemps, elle se tourne franchement vers son voisin de table et…
Elle vomit sur ses baskets rouges.
Pinot gris et bretzel noyés dans la bile, surnageant dans une mare de frustration mal digérée.
Cette fois, c'est toute l'assemblée qui est réduite au silence.
Ramassant ce qui lui reste de dignité, elle essuie délicatement le bord de ses lèvres et se lève, droite, presque hautaine. Elle balaie la tablée d'un sourire éblouissant et proclame simplement :
— Je me sens mieux !
Puis quitte la salle sous les regards médusés.
Summum et déclin d'une carrière d'écrivain.

