Frédéric

18/09/2026


Now and then I think of all the times you screwed me over
But had me believing it was always something that I'd done
Somebody
Somebody
Somebody
Now you're just somebody that I used to know


- Pourquoi tu lui as donné mon nom ?

Elle s'esclaffe devant le sérieux qui s'affiche sur son visage et contracte ses traits jusqu'à les rendre presque réels.
Presque.

- Et pourquoi pas ?

Il fronce les sourcils, insatisfait de la pirouette.
Insiste.
Et s'entend dire :

- T'espères quoi ? Des droits d'auteur ?

Elle ricane, elle ricane, mais arpente la pièce d'un pas nerveux.
Le macchabée énonce avec calme :

- Ne sois pas surprise de traîner autant de fantômes alors que tu as provoqué leur mort !

- Hein ? Mais je n'ai jamais tué personne !

- Tu diras ça à mon homonyme fictif, craché au pied de la falaise…

Elle baisse la tête pour cacher le sourire de sale gosse qui lui remonte jusqu'aux oreilles.
Puis elle se reprend, et sérieuse comme un pape lui assène :

- T'es devenu une drama queen un peu. C'est le trépas qui t'a rendu sensible comme ça ?

Il ne répond pas, mais la jauge, les bras croisés.
Elle demande, soudain curieuse.

- T'es mort comment au fait ?

Son visage se brouille, le souvenir ne doit pas être des plus agréables.
Pourtant elle continue, insensible au malaise du revenant.

- Sûrement pas de dépit amoureux… ha.

Puis elle part dans un fou rire solitaire et terriblement malvenu.

- Accident de voiture.

Sa voix tremble légèrement. Il se souvient de la douleur, du bruit, de la peur.

- Encore un délit de fuite ?

Rire hystérique.

- Putain t'es lourde.

Elle rit tellement qu'elle en pleure.
Inconsciente qu'elle franchit un tabou primordial en se moquant d'un mort.

- T'as toujours été une connasse pareille ?

Son rire meurt, lui aussi, au fond de sa gorge, qu'elle se met à racler pour retrouver sa voix.
Caverneuse.

- Ça devait être latent. Je te remercie d'ailleurs d'avoir été là pour faire émerger cette partie de moi-même.

Il soupire.
Enfin, comme un être qui ne respire plus depuis longtemps.

- Je note une légère tendance à se victimiser, non ?

La neutralité de son ton et l'impassibilité qui s'étale sur son visage rendent ses propos encore plus irritants. Elle tente de se maîtriser, malgré une furieuse envie de frapper l'ectoplasme.
Remarque, rien que l'idée de toucher sa silhouette vaporeuse la révulse.

- Je note une tendance persistante à se déresponsabiliser, non ?

Il secoue la tête. Ses cheveux coupés ras, des lunettes, il ressemble à sa version de lui d'il y a deux décennies, quand ils se sont rencontrés sur ce balcon brinquebalant, seuls addicts à la nicotine d'une soirée étudiante quelconque.

- Tu m'en veux encore ? De t'avoir ghostée y'a dix ans ?

Elle ignore sa question et biaise :

- T'es mort quand ?

Puis le reluque les bras croisés, yeux plissés.

Chiens de faïence.


Il répond sans réfléchir. La notion du temps lui échappe. Il ne sait plus exactement quand il a quitté sa propre existence, mais connaît précisément le moment où il a quitté la sienne. À elle.
Dix ans jour pour jour.
C'est d'ailleurs pour ça qu'il est là.
Devant son hésitation, elle pointe son apparence, où ce qu'elle entrevoit :

- T'étais déjà plus aussi fresh la dernière fois qu'on s'est vu, pourquoi t'as encore la gueule de tes vingt ans ?

Il se redresse et tourne légèrement son bassin, les poings sur les hanches, comme s'il se regardait dans un miroir.
Vestiges de coquetterie.

- J'ai préféré garder cette version plutôt que celle où je suis défiguré par le pare-brise et les jambes broyées par le bloc moteur de ma caisse.

La vision de son corps meurtri lui arrache la chair de poule, là où il n'y a plus ni viande, ni peau.
La tête penchée sur le côté, la femme semble pour la première fois prendre conscience de ce qu'il a vécu.
De ce qu'il est.
Elle sent une larme naître difficilement au creux de son œil droit.
Une crampe dans son ventre.
Empathie au forceps.
Chagrin par césarienne.
Puis elle renifle et secoue la tête pour évacuer l'émotion.

- Non, mais quitte à faire le charo littéral, autant le faire en BG, t'as raison.

Il acquiesce.

- C'est vrai que j'étais beau, hein ?

Pour la première fois, elle croit le voir sourire.
Candide.
Comme un enfant.
Alors elle abdique :

- Oui.

- Et j'étais con… aussi.

Il hoche la tête comme s'il venait d'avoir une révélation divine.
Elle explose de rire.

- Putain d'épitaphe !

Puis, philosophe :

- La vie m'aura appris que ça va souvent de pair.

Elle avise le verre de bière qui patiente gentiment sur la table, et dont la mousse s'est évaporée lors de cette discussion du 3e type. Elle n'ose porter le verre, dont elle imagine avec dégoût le breuvage tiède, jusqu'à ses lèvres. L'ectoplasme semble fasciné par la boisson. Ses yeux, dont on ignore s'ils étaient verts ou bleus, elle-même ne sait plus, s'accrochent aux quelques bulles qui s'agitent sur les parois.
Silence.

Agacement.

D'un geste brusque, elle prend le verre qu'elle vide d'un trait en grimaçant, puis s'essuyant les lèvres de la main :

- Bon sinon, t'es revenu pour quoi en vrai ? Tu m'as pas assez ghosté de ton vivant qu'il faut que tu me hantes dans ta mort maintenant ?

Il hausse les épaules.

- C'est toi qui m'as fait revenir.

Elle s'énerve, pose violemment le verre sur la table, dont le pied se fissure légèrement.

- Moi?

Elle crie presque :

- Alors ça, putain, ça me ferait mal.

Un petit sourire narquois sur ses lèvres livides :

- Fallait pas l'appeler Frédéric…


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