Celle qui voit mais que l'on n'entend pas

Juchée sur le haut
de la seule tour encore debout,
Alexandra regarde
le paysage apocalyptique
qui l'entoure.
Le noir, le rouge et le gris
dominent dans la plaine.
L'odeur âcre de la fumée
et de la mort règne
et où que le regard porte,
ce n'est que ruine et dévastation.
Les râles des mourants
se mêlent aux lamentations
des survivants,
concert lugubre qui peu à peu
remplit le silence de la désolation.
Après l'image et l'odeur,
c'est le son qui la glace.
Après le chagrin et la nausée,
c'est la colère qui prend place.
Dans sa main,
un bout de carton déchiré,
collé à sa paume
par la transpiration.
Les couleurs
ont bavé sur sa peau,
maculant les lignes
qui la lacèrent
de tâches rougeâtres.
Comme si le message de l'image
tentait de s'incruster en elle,
dans son corps même,
après avoir lentement,
mais sûrement,
envahit son esprit.
Nul besoin pour elle de regarder
le dessin souillé de larmes
pour se le remémorer.
La scène devant ses yeux blessés
est son exacte interprétation dans la matière.
Un instantané de soufre et de sang.
Elle froisse la carte dans sa main
en un geste de rage.
Un avertissement.
En écho à ses cauchemars récurrents.
Elle leur a dit.
Fébrile et angoissée,
cheveux nus et désordonnés,
elle les a prévenus.
Ne pas accepter
cette offre de paix.
Une chimère.
Un piège.
Ils ont ri.
Ils rient toujours
avant de pleurer.
Ils l'ont moquée,
houspillée,
chassée.
"Mauvais augure"
"Sorcière"
Les mots de son père
résonnent encore en elle :
"Cassandra je te renie toi
et le malheur que tu propages"
Est-ce elle, pourtant,
qui a semé les bombes
qui ont dévasté sa patrie?
Est-ce elle, pourtant,
qui a ouvert la porte à l'ennemi?
Cela fait longtemps
qu'elle n'a cure d'avoir raison.
Son égo s'est dissous dans son don.
Sa malédiction.
Obtenu par malice.
Expié dans le supplice,
De ne jamais être crue.
Un pas lourd derrière elle.
Le cliquetis d'une arme
que l'on charge.
Le viseur pointé
entre ses omoplates.
Un mélange d'odeur
porté par le vent :
After shave à bas prix,
sueur, sang frais,
et la pestilence obscène
de la concupiscence.
Ajax.
Le petit.
Alexandra sait parfaitement
ce qui l'attend.
Monter sur cette tour sacrée
ne la sauvera pas.
Pas plus que les rites,
les prières et les sacrifices
n'ont épargné son peuple.
Qui gît, là, tout autour
Dans cet géhenne
Oublié des Dieux
Quand la main brutale,
s'abat sur elle pour l'amener
et son innocence
dans la douleur et le sang
au pied de l'autel souillée
Alexandra ferme les yeux
Elle lâche prise
à ses pieds que l'on traîne
git la carte en lambeaux
Une lame de Tarot
Dans laquelle elle a vu son avenir
aux allures de malédiction
La Tour
Qui git à présent
sur les cendres de Troie
***
Inspirations :
Le mythe de Cassandre, princesse troyenne, qui détenait le don de prévoir l'avenir. Elle l'avait reçu d'Apollon qui lui fit des avances, que finalement elle refusa.
Ne pouvant reprendre le don, il ajouta une malédiction : personne ne croirait ses prédictions.
Elle vit la Guerre de Troie, la mort de toute sa famille, et à chaque fois qu'elle tentait d'alerter son entourage, tout le monde refusait de la croire.
Lors du sac de Troie, elle fut violée par Ajax (le Petit, pas le même qu'Ajax Le grand et le plus connu) dans le temple d'Athéna où elle avait trouvé refuge.
Suite à cela, elle fut prise captive d'Agamemnon qui l'amena avec lui à Mycènes (Grèce), où ils furent tous deux assassinés par Clytemnestre, l'épouse de Ménélas.
- Les toiles suivantes :
La lame de La Tour dans le tarot, souvent associée à un événement inattendu qui ébranle une situation stable. Parfois, cet événement peut représenter une catastrophe, parfois quelque chose de positif.
L'actualité mondiale actuelle où il pleut bien trop souvent des bombes dans des conflits que l'on peut pourtant prévoir mais, manifestement, jamais éviter…

